Rencontre : Kalash Criminel, entrée sereine d’un lion sauvage dans la fosse

À 23 ans, Kalash Criminel sort un premier album, qui se faisait attendre depuis de longs mois tant les fans de la première heure avaient besoin de leur dose de la sauvage détermination instiguée par les gimmicks du rappeur de Sevran.

Prolifique, Crimi sort son troisième projet en trois ans (après R.A.S en 2016 et Oyoki en 2017). Les 19 morceaux de La fosse aux lions devraient faire définitivement oublier son statut de simple « rappeur cagoulé » ainsi que la malheureuse polémique due à son « Cougar Gang ». Le (très bon) morceau a été évincé de l’album après des remontrances venant de l’Élysée qui n’aurait pas apprécié que le rappeur se rapproche du président français en scandant qu’il ne « baisait que des mères comme Macron ». L’affaire n’aura finalement eu pour effet que de porter un coup de projecteur sur le son du rappeur.

Fidèle aux éléments clés constitutifs de son personnage, il continue de balancer des punchlines hyper efficaces. On peut citer entre autres « J’remplis une bouteille de Cristaline avec tes larmes/Ensuite j’rajoute ton sang pour m’faire un sirop » dans « Ahou », ou « Plus de 30 000 euros c’est un transfert, c’est plus une dot » dans « Aucun Lien ».

L’artiste ne met pas de côté ses salves socio-politiques, puisque l’album s’ouvre sur le thème particulièrement douloureux de la crise migratoire : « Les migrants qui meurent d’la noyade/C’est pas la mer à boire ». C’est dans ce premier morceau, « La Sacem de Florent Pagny », que Kalash Criminel traite aussi d’un thème récurrent de ses textes, la situation politique du continent africain : « L’Afrique n’avancera pas tant qu’il n’y aura pas de monnaie commune (Africain sauvage)/Au Nord Kivu, j’ai pas vu l’OTAN, j’ai pas vu l’O.N.U (243) », tandis que s’échelonnent à travers les sons ses piques incisives à l’encontre des gouvernements : « Et même les hommes politiques/Se comportent tous comme des truands », dans « Ahou », ou encore : « Monsieur l’agent vous allez pas me la faire, j’connais mes droits/Les promesses des hommes politiques, personne n’y croit/J’suis fier de moi, j’regarde mon fils et j’suis content/Pendant ce temps, mon pays se fait tuer pour du coltan », dans « Coltan ».

Si les « sauvagerie » et autres « gang » qui font partie de la fiche d’identité du rappeur sont toujours proférés avec autant d’intensité, La Fosse aux lions est aussi ponctué de mesures et refrains chantés dans lesquels il se livre davantage, notamment sur, pour la première fois, son albinisme (« Né le jour d’l’amour, avoir autant de haine/Les albinos tués en Afrique, ça m’fait trop de la peine » dans « Avant que j’parte »),  et plus généralement sur son passé, dans « Coltan » par exemple :

« J’décolle de Kin’ et en France j’atterris
Sept dans une chambre, j’avoue c’était pas terrible
C’est la première fois où j’vois mon père pleurer
Le 4 février
Mon frère enterré, avant d’critiquer ou d’juger
Tu sais pas ce que j’ai enduré
À c’t’époque, j’me sentais seul comme un Noir à Varsovie
Les propres membres de ta famille veulent t’enlever la vie
J’fais semblant que tout va bien mais j’suis rempli de soucis
C’est pas la rue mais les épreuves de la vie qui m’ont endurci »

Quelques jours après la sortie de l’album et la montée de l’engouement du public pour le projet, nous avons rencontré Crimi, à la personnalité aussi sereine et déterminée que son flow.

Comment ça se passe depuis la sortie de La Fosse aux lions, comment tu vis la réception de l’album ?
C’est la folie en ce moment, c’est la fête à tout va. Je suis super content, les retours sont énormes, je ne m’attendais même pas à tout ça, on dirait que je viens de commencer ma carrière. C’est le commencement là.
Je suis tellement content que je suis chaud pour enchaîner le deuxième. D’ici peu on va retourner en studio pour enregistrer. On va prendre notre temps pour bien le faire parce que le premier met une grosse pression et il ne faut pas se louper sur le deuxième mais on va commencer à bosser dès maintenant, parce que là je suis en pleine forme.

Comment tu l’as préparé ce projet ?
Cet album pour moi, c’était une suite logique. J’ai fait deux projets, un EP et une mixtape, et la prochaine étape c’était forcément l’album, il fallait passer un cap sur tout, que ce soit les thèmes ou les flows, les sonorités. Pour moi, c’était le bon moment.
J’ai commencé l’album en octobre 2017 et j’ai eu plein de soucis différents, j’ai dû changer de maison de disque, j’ai eu des problèmes contractuels mais aussi des problèmes personnels et c’est vraiment ça qui m’a retardé plus que la musique ou le manque d’inspiration. Et finalement, tout ça m’a aidé en terme d’inspiration. Ça a pris un peu de temps de tout régler mais maintenant, je suis en indépendant et j’ai mon propre label. C’était un mal pour un bien.

Étant donné les succès de tes deux projets précédents, R.A.S et Oyoki, tu avais la pression ?
Pas vraiment. Au fur et à mesure que je faisais des sons, j’étais rassuré. Si tu prends un an pour sortir ton album, il ne faut pas te louper, il faut ramener un truc nouveau, une certaine fraîcheur et je pense qu’on a réussi à ramener ça. C’est ce qui me fait plaisir.

Tu racontes que tu n’écris pas mais que tu arrives en studio, tu mets le casque et tu poses direct. Comment tu es parvenu à sélectionner les sons de l’album avec cette méthode ?
Quand je rentre en studio pour poser, je me répète quatre ou cinq fois puis je commence à enlever des mots, à en modifier d’autres : je les simplifie ou je les endurcis tout en gardant une même base.
Depuis que j’ai commencé à rapper, petit, je fais comme ça. C’est une technique qui marche bien pour moi, donc je l’ai gardé. Ceci dit, la première prise est quasiment tout le temps la bonne. Je ne suis jamais revenu sur un son ou sur des phrases, souvent c’est du one shot. Parfois, trop réfléchir c’est vraiment se prendre la tête pour rien.

Tu chantes davantage sur ce dernier projet, tu racontes des choses très personnelles. Pourquoi cela arrive-t-il maintenant ?
Il y avait des thèmes qui me tenaient à cœur, ça me faisait du bien d’en parler. Les prods m’ont beaucoup inspirées en terme de mélodies. J’écoutais pas mal de chansons chantées, de variété et même sur Oyoki, dans « Ce genre de mec », je chantais déjà sur un refrain et tous les retours étaient bons. J’ai fait un son avec Fianso et Kaaris où j’avais aussi un quatre mesures chanté et pareil : j’étais choqué des retours, ils étaient super bons. Je me suis dit : « Ah ouais mon public aime bien, eh bien on va leur donner ça ».
Là, sur l’album, c’était le moment de prendre des risques, de franchir un cap. Les gens sont contents, ils parlent souvent de ces nouveaux morceaux chantés et ça fait super plaisir.

D’autant plus que tu cites pas mal d’artistes de variété française dans tes sons [Florent Pagny, Pascal Obispo, Tal et même Louane, ndlr], tu en as beaucoup écouté·e·s ?
J’aime beaucoup la variété. Parfois, j’entends un son à la télé qui me plaît et je vais chercher le titre. J’ai beaucoup écouté Florent Pagny, Obispo, même Johnny j’aimais bien. J’écoutais vraiment de tout, on va dire 90% de rap et le reste, un peu de variété.
En ce qui concerne le rap, j’ai eu mes périodes. Petit, c’était le rap américain, j’ai grandi avec le rap français et là actuellement, quasiment que du rap français.

Pourtant tu cites beaucoup d’artistes de variété française et d’artistes américains [Dre, Kanye, Beyoncé, entre autres, ndlr] mais peu de rappeurs français.
Oui, je crois que j’en cite seulement trois. Sofiane, Jul et Black M. Ces trois-là, je les aime de fou, humainement aussi. Big Flo et Oli aussi.
Petit, j’écoutais énormément Despo, Lino, Kery James. J’écoute encore aujourd’hui mais là j’écoute beaucoup mes potes, des mecs comme Fianso, Jul, Hornet la Frappe, Black M, Big Flo et Oli, c’est vraiment super varié.
Il n’ya pas de catégories. Si j’aime, j’écoute, si j’aime pas, j’écoute pas. Il y a des rappeurs que je trouve hyper forts techniquement mais j’écoute pas parce que ça me parle pas. C’est la vie en général qui me touche, la trahison, la générosité, le quartier. C’est pour ça que j’aime bien Big Flo et Oli, ils parlent de la vraie vie, comment ils vivent au quotidien. C’est l’authenticité de leur musique qui me parle.

Sur l’album sont invités Gradur, Vald, Soolking et Douma. Tu les laisses vraiment imprégner leurs sons respectifs de leur univers, comment ça se passe les featurings avec toi ?
Moi si j’invite quelqu’un, c’est pour avoir un plus, pour qu’il me ramène quelque chose de son délire. Si moi tu m’invites sur ton album, tu vas pas me dire : « Ouais Kalash, je te veux sur mon album mais il faut que tu chantes comme Jul ». Si tu m’invites, c’est que tu sais ce que je fais musicalement et tu m’invites pour faire ce que je fais. C’est exactement comme ça que j’ai procédé sur l’album, je donne carte blanche. Eux ils ramènent une musicalité que j’aurais pas forcément dans l’album. Un mec comme Soolking ramène sa voix et sa musicalité. En solo, Crimi il peut pas faire ça. Ça ramène un autre délire.

Et techniquement, ça se passe comment ?
On se voit beaucoup. Avec Soolking [sur « Savage », ndlr] on a fait la prod’ sur place avec son beatmaker à lui. Le son avec Gradur [« 47 AK », ndlr], c’est moi qui ai tout posé puis je lui ai envoyé. Avec Douma [« Vrai », ndlr], pareil : j’ai posé et je l’ai fait venir en studio ensuite. Vald [ sur « Un jour de plus », ndlr] il m’a fait écouter : j’ai kiffé, j’ai posé.
C’est du feeling. On arrive au studio, on écoute des prods, on taffe et on choisit ensemble. Je pense que je peux tout faire, je peux m’adapter à tout. Parfois, eux, ils choisissent des trucs, qui ne sont pas forcément des trucs sur lesquels je poserais en temps normal mais si ça me parle sur le moment, j’y vais. Je fais confiance à mon instinct. Je suis très difficile niveau prod’, donc quand une prod me parle je saisis l’occasion direct.
Jusqu’ici je n’ai jamais eu besoin de faire de concession. Si je commence à faire un morceau, je le finis forcément et ça se passe toujours bien.

En parallèle de ces collaborations, tu parles quand même énormément de solitude, du fait qu’à la fin on se retrouve forcément seul. Ça vient d’où tout ça ?
Depuis que je suis tout petit, je suis vraiment un solitaire. Je me rappelle quand tout le monde partait en vacances, je préférais rester tout seul chez moi. Personne comprenait, mais moi j’aimais trop rester seul dans ma chambre. La solitude m’a jamais fait peur, j’ai toujours aimé ça au sens où tu ne dois rien à personne, tu comptes sur personne, tu sais que t’es tout seul et que tu dois tout faire tout seul. Même depuis petit, en vrai, j’étais souvent livré à moi-même donc c’est devenu une habitude.
Quand tu commences à avoir du succès, beaucoup de gens viennent te voir, te parler et tu ne sais pas qui est vrai, qui est faux, pourquoi lui il te parle, quel est son intérêt. Tu deviens soudainement très entouré alors que tu as juste envie d’être tout seul et de respirer un peu.

C’est cette solitude qui t’a fait commencé écrire ?
Moi, j’étais un mec qui parlait pas. Je restais dans mon coin et j’écoutais. J’écoutais que du rap, c’est pour ça qu’aujourd’hui je connais beaucoup de morceaux de rap. C’est vers 13 ans que j’ai commencé à essayer de rapper un peu comme ça, je faisais deux/trois sons, deux/trois rimes au collège et je l’ai fait plus sérieusement à partir de 2013.

Pour revenir à cette célébrité, tu parles aussi pas mal de réputation, de on dits mais aussi des « faux frères » et des « vautours » qui t’entourent. Tu arrives à ne pas écouter ce qui se dit ?
J’écoute pas les reproches. Il faut que je vois tout seul. Il y a eu un moment où j’étais entourée par pas mal de mauvaises personnes, et moi comme je suis têtu, je voulais voir par moi-même. Je me suis rendu compte que c’était des mauvaises personnes et je m’en suis séparé. Il y a plein de gens de mon entourage à qui je ne parle plus et c’est tant mieux. Ça m’a vraiment fait du bien. Je ressens les gens. Si je t’aime bien, je fais tout pour toi ; si je t’aime pas ou que je te sens pas, je te parle pas. Ou alors c’est la guerre. Il n’y a pas de juste milieu.

C’est marrant que tu dises ça aussi calmement, ça fait vraiment écho à tes sons dans lesquels tu fais ressortir des envies de violence avec un flow très serein.
Je suis très serein, je ne me prends pas la tête, je suis sûr de moi et je suis prêt pour n’importe qui.

Dans la fosse aux lions, tu es qui toi ? Le lion ou la personne jetée en pâture ?
Je suis devenu un lion en traînant avec les lions. J’étais dans la fosse et ils se sont rendus compte que moi aussi, j’en étais un, donc on s’est retrouvés entre lions.

Tes sons ont toujours un peu des allures de cours d’histoire, tu parles des oppresseurs, des opprimés mais tu instigues aussi une rébellion face à ce qu’on nous apprend. Tu as toujours été politisé comme ça ?
L’histoire, ça me parle. Il y a des personnages historiques qui me parlent donc je parle d’eux mais c’est jamais calculé. Ce sont des gens qui m’ont inspiré dans leur détermination, donc je veux en parler. Et avec mon public grandissant, c’est aussi un moyen de placer certaines choses. Par exemple, dans le morceau avec Kaaris, dans mon premier couplet je parle d’Obama [« Obama, une carotte, il t’a juste fait roupiller », sur « Arrêt du cœur », sortie sur R.A.S. en 2016, ndlr], je parle de l’Afrique. C’est parce que je savais que ce son allait marcher, que ça allait être un grand morceau, et comme j’avais un message à faire passer j’en ai profité, tout simplement.

« Tant que les lions n’auront pas leur propre histoire, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur » [Chinua Achebe], c’est ça que tu essaies de renverser ?
Exactement.

C’est pour ça que tu voudrais commencer à produire aussi ?
J’ai mon label maintenant, Sale Sonorité Records. Je pense commencer par mon cousin Douma qui a posé sur tous mes projets. Il est super fort, donc il faudrait le pousser. Mais effectivement, après la musique j’aimerais bien être producteur. C’est la suite logique. J’aimerais bien prendre un rappeur, lui faire sortir son projet, mettre tout en place pour que ça marche et voir la réussite des gens, j’aime bien ça. Tant qu’il y a un truc, un talent, j’y vais.

Si on pouvait te souhaiter la carrière de n’importe quel artiste, ce serait qui ?
Franchement… Johnny pour moi c’est le meilleur en France. Je parle pas forcément en terme de technicité, mais en terme de carrière et de public c’est le numéro 1. Après, je ne voudrais pas des délires d’idolâtrie. C’est mort ça, les gens qui te prennent pour un dieu, ça fait peur de fou. Les gens te voient et ils pleurent… je suis gêné. J’ai déjà vécu un peu ça depuis R.A.S et je sais vraiment pas où me mettre.

La Fosse aux lions est disponible dans les bacs et sur les plateformes digitales depuis le 23 septembre 2019. 

Publicités

Avec le clip de Majhoul, Refugees of Rap s’attaque à l’incertitude de l’exil

Le duo syrien installé en France, Refugees of Rap, a sorti au début du mois d’octobre un nouveau clip, qui annonce la sortie imminente de leur prochain album. 

En ce début du mois d’octobre, les deux frères de Refugees of Rap, Yaser et Mohamed, ont sorti leur nouveau titre, « Majhoul », en featuring avec le rappeur syrien Ibrahim Basha NuruleZ. un son trap porté par des images sombres et efficaces qui annonce un album prometteur.

Depuis leurs débuts il y a une dizaine d’années, en Syrie, Mohamed, moitié du duo, affirme que leur musique a connu de nombreuses évolutions. À force de se produire sur de multiples scènes, d’abord dans leur pays d’origine puis sur le continent européen, ils se sont rapidement fait remarquer par des beatmakers, ingénieurs du son et réalisateurs de clip leur proposant moult collaborations.

La forme a évolué mais le fond n’est pas en reste et les thèmes abordés ont eux aussi changé. Si leurs premiers textes étaient très politiques – leur verve militante dénonçant les atrocités vécues par leurs concitoyens syriens leur a valu l’obligation de quitter le territoire – Yaser et Mohamed ont choisi d’embrasser des thèmes plus personnels. En effet, continuer à parler de la guerre alors qu’ils ne vivent plus en Syrie n’est pas chose aisée. Cependant, l’exil continue de faire partie de leur quotidien, voire même de leur identité, et le clip de « Mahjoul » traite de l’incertitude de l’avenir – mahjoul signifie d’ailleurs « inconnu », « indicernable » en Français.

Refugees of Rap et Ibrahim Basha NuruleZ traitent ainsi dans ce nouveau titre du contraste entre les attentes et les réalités de la société occidentale :

« On avait beaucoup de stéréotypes en tête concernant l’Occident, la réalité est vraiment très différente de ce qu’on pensait. Il y a beaucoup de bonnes choses mais aussi des choses décevantes. Dans la rue, les gens marchent avec un cerveau lavé […]. Pendant l’exil tout est dur, le futur est incertain », explique Mohamed.

Ce clip annonce un album qui sortira vers la fin novembre. Les titres tourneront encore un peu autour de sujets politiques mais on trouvera aussi des morceaux plus egotrip, ou dédiés à des thématiques aussi personnelles qu’universelles, telles que l’amour ou le racisme. Plusieurs beatmakers, français et américains, se partagent les productions de l’album et Yaser et Mohamed ont invité en tout quatre rappeurs sur des featurings – trois sont syriens et le dernier est irlandais. Que les non-arabophones se rassurent, si les paroles sont évidemment d’une grande importance, le flow des deux hommes et la qualité des productions peuvent suffire à apprécier la musique de Refugees of Rap.

Une carrière longue et en constante évolution

Les deux rappeurs n’en sont pas à leur coup d’essai avec la sortie prochaine de leur album. C’est il y a une bonne dizaine d’années qu’ils créent avec des amis leur groupe, né de leur passion pour le hip-hop et de leurs talents d’écriture. Réfugiés palestiniens avant même de devenir réfugiés syriens lorsqu’ils doivent quitter la Syrie, pays d’adoption qui les a vus naître, ils utilisent leur verve pour raconter leur exil, la vie à Yarmouk, camp de réfugiés palestiniens situé au sud de Damas, et pour dénoncer les horreurs du régime syrien.

Lorsque débute la guerre, en 2011, ils continuent de faire de leurs voix des étendards pour la liberté et l’égalité de tous les Syriens. En 2013, ils diffusent le titre « Haram », en collaboration avec la chanteuse Nadin. Le morceau, puissant, est accompagné d’un clip dont les images sont difficilement soutenables et dont les paroles (traduites sur YouTube) rappellent que les actions du pouvoir consistant à bafouer la liberté d’expression et d’opinion des citoyens, les contraindre à vivre dans des conditions intolérables et les tuer de sang-froid, c’est bien cela qui est haram, c’est-à-dire illégal, interdit, contraire à la morale.

Arrivé en France il y a cinq ans, le duo poursuit avec talent ses avancées dans le rap, se produisant à travers l’Europe et orchestrant des activités littéraires, notamment au Danemark mais aussi dans l’Hexagone, lors desquelles les deux frères encadrent des adolescents qui s’essaient à l’écriture et au rap.

La sortie de l’album sera précédé d’un concert le 24 novembre prochain, aux Grands Voisins, à Paris 14. À l’occasion, le groupe partagera la scène avec le beatmaker de renommée internationale Ena-N. Pendant ce temps, une virée dans la discographie du groupe, et des titres comme « Ma Bihmni Shi », « Ayam el Ghorba » ou « Voyage », permettra d’attendre un peu moins impatiemment la fin novembre.

Vous pouvez retrouver Refugees of Rap sur Facebook, YouTube et les informations concernant le concert du 24 novembre sur cette page

Les mille facettes d’Alphonse Mucha exposées au Musée du Luxembourg

Jusqu’au 27 janvier 2019, le Musée du Luxembourg invite le public à (re)découvrir de long en large l’œuvre du peintre Alphonse Mucha.

les saisons - l'été 1896
Les saisons : l’été, Alphonse Mucha, 1896. (© Mucha Trust 2018)

Depuis la mi-septembre, le Musée du Luxembourg se fait l’écrin d’une exposition consacrée à l’artiste originaire de l’actuelle République Tchèque, Alphonse Mucha. Les pièces en dédale du musée permettent aux visiteurs de déambuler au milieu des œuvres et de l’histoire, artistique et biographique, d’Alphonse Mucha.

En plus de retrouver ses représentations de femmes aux allures de nymphes, longs cheveux lâchés et myriade de teintes pastel, l’exposition met en lumière les mille facettes créatives de l’artiste, tour à tour affichiste fétiche du gratin parisien, artiste publicitaire, passionné d’orfèvrerie, peintre fasciné par la politique des peuples slaves, le mystique et le destin de l’humanité.

La scénographie de l’exposition a justement été créée pour mettre en exergue le caractère protéiforme de l’artiste. Les premières salles sont pensées de manière chronologique et permettent de se remémorer l’ascension à la gloire du jeune prodige venu du sud de la Moravie (alors sous administration autrichienne et actuelle République Tchèque).

La légende entourant Alphonse Mucha a auréolé cette ascension à la gloire d’allures de conte de fée : près de huit ans après son arrivée à Paris, sa rencontre avec Paul Gauguin et ses collaborations avec diverses maisons d’édition dont Armand Colin, il réalise une première affiche représentant la superstar du théâtre français du XXe siècle, Sarah Bernhardt, dans le rôle de Gismonda. La comédienne serait tombée sous le charme de l’affiche dans les rues parisiennes le jour de l’An 1895. Elle décide de signer un contrat d’exclusivité de six ans avec le jeune homme, changeant ainsi radicalement sa vie, souligne le musée.

Affiche pour Gismonda
Gismonda, Alphonse Mucha, 1894. (© Mucha Trust 2018)

S’ensuit une époque de création fastueuse pour Alphonse Mucha, dont le travail est toujours étroitement lié à l’idée d’accessibilité. Il se fait rapidement connaître pour ses affiches aux influences nippones, longues et étroites, aux traits fins. Persuadé que l’art ne doit pas être réservé à une élite (il affirme préférer « être un illustrateur populaire qu’un défenseur de l’art pour l’art »), il n’hésite pas à créer pour la publicité : savon, biscuits secs, papier à rouler et affiches commerciales ou décoratives. Ces produits alors communs sont aujourd’hui devenus objets de collection, exemples typiques du mouvement Art nouveau dont Alphonse Mucha est souvent considéré comme le père fondateur.

Affiche pour le papier à cigarette Job 1896
Papier à cigarettes « Job », Alphonse Mucha, 1896. (© Mucha Trust 2018)

La seconde moitié de l’exposition est centrée autour de trois de ses sources d’inspirations majeures : le mystique, sa patrie et la philosophie. Les visiteurs découvrent ainsi dans des pièces toutes en courbes des œuvres moins connues d’Alphonse Mucha, qu’on ne lui associerait pas forcément au premier regard.

Activiste depuis son adolescence en Moravie (il illustre alors des magazines satiriques locaux qui défendent l’idée d’une nation tchèque indépendante de l’empire austro-hongrois), il crée une association d’étudiants tchèques, polonais et russes après son arrivée à Paris et devient rapidement une figure importante pour les communautés tchèques et slaves.

Un artiste affichiste devenu peintre activiste cosmopolite

Cosmopolite et connu à l’internationale, c’est tout naturellement qu’on fait appel à lui pour décorer le pavillon de la Bosnie Herzégovine lors de la grande Exposition universelle de Paris de 1900. L’enjeu est autant politique qu’artistique, si ce n’est plus, étant donné que la région est annexée à l’Autriche-Hongrie.

Pourtant fervent défenseur de l’indépendance des peuples slaves, il travaille pour l’Empire austro-hongrois, oppresseur de ces mêmes peuples. C’est cette expérience inconfortable qui le pousse à réaliser le projet majeur de sa carrière, L’Épopée slave. Présentée comme un « appel éclatant à l’unité », vingt épisodes de l’histoire tchèque et d’autres nations slaves sont représentés. Une salle est consacrée à ce travail gigantesque ; malheureusement les œuvres ne sont pas exposées physiquement mais seulement projetées sur un grand mur blanc.

Etude pour l'épopée slave
Étude pour l’Épopée slave (cycle n°6) : couronnement du Tsar serbe Stepan Dusan comme Empereur romain d’Orient, Alphonse Mucha, c. 1923-1924. (© Mucha Trust 2018)

Un chemin spirituel sinueux, entre philosophie et franc-maçonnerie

Poussé tout au long de sa vie par un désir « d’amélioration de l’humanité », il se tourne vers diverses sources spirituelles et philosophiques. Devenu adepte de la franc-maçonnerie, il espère faire passer ses messages de progrès, centrés autour de « la Beauté, la Vérité, l’Amour », à travers son art. Inspiré par la nature et ce qu’il voit comme des « pierres angulaires de l’humanité », il crée des œuvres et des séries consacrées aux saisons (L’ÉtéL’AutomneL’HiverLe Printemps), à l’influence des planètes (Le Zodiaque) ou à l’espoir (avec son dernier triptyque : L’Âge de la RaisonL’Âge de la SagesseL’Âge de l’Amour).

Jusqu’au 27 janvier 2019, le Musée du Luxembourg met ainsi en lumière un artiste qu’on pensait facile à définir mais dont les différentes parties de l’exposition rendent compte de la complexité et de la diversité de ses intérêts et de ses travaux. Entre spiritualité, politique, publicité et naissance de l’Art nouveau, la carrière d’Alphonse Mucha mérite bien le parcours labyrinthique qui lui est consacré.

Zodiac
Le Zodiaque, Alphonse Mucha, 1896. (© Mucha Trust 2018)
Cathédrale Saint Vitus, St Wenceslas
Cathédrale Saint Vitus, St Wenceslas (duc de Bohème), agenouillé près de la Grand-mère Ludmilla, Alphonse Mucha, 1931. (© Mucha Trust 2018)
Emballage pour le «Savon Mucha violette»
Emballage pour le « Savon Mucha violette », Alphonse Mucha, 1906. (© Mucha Trust 2018)
Étude pour Femme dans le désert
Étude pour femme dans le désert, Alphonse Mucha, c. 1923. (© Mucha Trust 2018)
Etude pour l'affiche du 6e Festival
Étude pour l’affiche du 6ème festival de Sokol, Alphonse Mucha, 1911. (© Mucha Trust 2018)
La lune et les étoiles
La lune et les étoiles : étude pour « L’étoile du matin », Alphonse Mucha, 1902. (© Mucha Trust 2018)
Sarah Bernardt
Sarah Bernhardt : portrait en pied, étude, Alphonse Mucha, c. 1896. (© Mucha Trust 2018)
AFFICHE EXPO MUCHA
Affiche de l’exposition au Musée du Luxembourg, du 12 septembre 2018 au 27 janvier 2019. Réunion des musées nationaux – Grand Palais 2018. (© Mucha Trust 2018)
L’exposition Alphonse Mucha est présentée au Musée du Luxembourg jusqu’au 27 janvier 2019. 

Chilla adoucit notre rentrée avec son « 1er jour d’école »

Avec un titre surprise sorti ce 14 septembre, Chilla fait sa rentrée en adoucissant la nôtre. 

CoverChilla
« 1er jour d’école » est disponible ici.

Depuis la sortie de son EP Karma en novembre 2017 et, plus récemment, de la bombe « #Balancetonporc », dont le clip débutait avec les captures d’écran de commentaires abjects que la jeune femme recevait, la voix de Chilla s’était faite plutôt discrète. Heureusement pour son public, la sortie de « 1er jour d’école » vient rompre ce silence et annonce, peut-être, de nouveaux projets à venir – d’autant plus qu’elle annonçait récemment chercher des figurants pour un clip.

Souvent étiquetée trop simplement comme une « rappeuse féministe » ou une « femme qui fait du rap », Chilla est avant tout une musicienne accomplie. Pendant plus de dix ans, elle joue du violon avant de se tourner vers le hip-hop, à peine sortie de la majorité. Autrice, elle utilise le rap comme un exutoire avec ses coups de gueule politiques (à l’instar de sa « Lettre au Président ») et sociaux (avec « Sale Chienne » ou « Si j’étais un homme », entre autres).

À même pas 24 ans, celle qui s’est fait remarquer par des artistes, tels que Kery James, Lino, Jok’Air ou Bigflo & Oli, signe aujourd’hui un titre écrit en collaboration avec le rappeur Youssoupha. Portée par une boucle mélodique de guitare et un beat entraînant, Chilla continue de juxtaposer ses talents, avec des couplets rappés et un refrain chanté.

L’artiste se replonge dans ses souvenirs d’enfance (« Maman cherche les billets, Papa dans nos prières, mauvaise élève je suis dissipée, le frère lui veut briller ») et les « coup(s) de pression » inévitables des premiers jours d’école. Entre injonctions (« Ils me répètent faut grandir, trouver travail, fonder famille, penser avenir ») et manque de repères (« J’aimerais apprendre ce qu’on n’apprend pas à l’école, comment grandir si je ne comprends pas les codes »), elle fait état des difficultés d’un thème inépuisable : le passage à l’âge adulte.

Pas d’inquiétude Chilla, nous non plus on n’a pas encore tout compris du fonctionnement de la vie d’adulte, et ça fait du bien de nous montrer qu’on n’est pas seul·e·s.

La pop star est morte, longue vie à la pop star cosmopolite 2.0

Si Britney Spears continue de remplir des salles aux États-Unis et en France, et on est très content.e.s pour elle, force est de constater que la figure de la pop star type des années 2000 a disparu pour laisser place à de nouveaux visages. Focus sur quelques unes des fortes têtes qui feront certainement l’année 2018-2019. 

feat rnb
De gauche à droite, et dans le sens des aiguilles d’une montre : Mona Haydar, Dounia, Lolo Zouaï, Ta-Ra, Raveena.

La recette du succès des stars planétaires du début des années 2000 était bien huilée : blondes, blanches, minces et conditionnées. Même la figure, alors jugée controversée, de Pink! ne dérogeait pas vraiment aux règles en vigueur. La reine Beyoncé elle-même n’avait pas encore fait de la lutte pour le féminisme et contre le racisme rampant de son pays des caractères déterminants de sa carrière. Quant à sa sœur Solange, ses magnifiques morceaux aux messages forts étaient encore dans l’ombre.

Près de deux décennies ont passé, et c’est maintenant à de nouvelles figures de la pop, du R’n’B et de la soul de s’imposer sur le devant de la scène. Loin d’être de nouvelles divas 2.0 succédant à leurs aînées, ces femmes de divers horizons clament haut et fort leur volonté de jouer selon leurs propres règles sur la scène internationale.

Pour bien commencer cette rentrée, nous avons sélectionné certaines de ces artistes badass qu’il fera bon d’écouter en boucle cette nouvelle année.

Dounia

On imagine très fort que dans quelques mois, le nom de l’artiste maroco-américaine sera sur toutes les lèvres. L’année dernière, Dounia sortait Intro To, un EP porté par une voix soul et un flow aussi intimidant que séducteur. La poésie brute de ses paroles (le plus souvent en anglais, bien qu’elle y intègre parfois du français ou son dialecte marocain, comme dans « Darija Freestyle ») magnifie les arrangements R&B sur lesquels elle promène sa voix sans effort.

Née et élevée au Maroc avant de partir vivre aux États-Unis, la jeune femme d’à peine 21 ans rend hommage à ses deux pays en musique. Son amour pour New York, une ville « qui peut devenir un échappatoire et une cachette même quand on y vit », écrivait-elle pour Genius, lui a inspiré « East Coast Hiding ». Dans un autre titre de l’EP, elle rend hommage à Casablanca avec une magnifique chanson éponyme, sur laquelle elle affirme son propre statut de « non-conformiste ».

Le 22 août dernier, elle postait son dernier clip, « How I See It » (chanson qu’elle a d’ailleurs repris pour un Colors Show). La vidéo assoit la présence magnétique de son interprète. Son image fait d’ailleurs partie intégrante de son personnage puisqu’elle est particulièrement active sur son compte Instagram, où elle prône des messages d’acceptation et de confiance en soi. Ayant à cœur de « défendre et amplifier les voix des groupes marginalisés », celle de Dounia n’a pas fini de se faire entendre.

Mona Haydar

Difficile d’être passé à côté de Mona Haydar et des millions de vues engendrées par son single « Hijabi » en 2017. Avec un flow qu’on sent marqué par le hip-hop US, la syro-américaine y rappe sa fierté de porter le hijab sur une instru aux accents orientaux. Appelant à la sororité, elle rêve d’une « planète féministe » qui laisserait le droit aux femmes de s’habiller comme elles le souhaitent : « Couvertes ou pas, ne nous prenez jamais pour acquises ».

Poète, résistante et activiste, Mona Haydar dénonce les standards de beauté occidentaux qui agissent comme une forme de colonisation et s’approprient sans vergogne des caractéristiques physiques auparavant rejetées. Dans « Barbarian » (voir le clip plus haut), elle s’indigne :

« Ils essayaient de me faire détester mes hanches et mon nez,

Maintenant des imposteures posent en double page pour Vogue.

Il n’y a pas une seule de nos propres caractéristiques,

qu’ils nous laissent posséder. »

Plus loin elle ajoute : « Oh, ces grosses lèvres qu’ils détestaient/Comme le vent a tourné/Oh hay, maintenant ça sort les lipkits de Kylie J », faisant référence à la benjamine du clan Kardashian, qui doit sa fortune et son succès à sa promotion de kits de rouge à lèvres dont l’image marketing tourne autour de lèvres charnues.

La rappeuse réfute le statut d’« être(s) exotique(s) » imposé aux femmes, en particulier orientales. Elle se donne un malin plaisir à entrer dans le jeu manichéen des avocats de Trump et autres suprémacistes blancs qui voient d’un côté les « civilisés » et de l’autre les « barbares ». En se réappropriant ces termes de « barbares, sauvages et non-civilisés », elle renverse la tendance : « Si des drones qui balancent des bombes et les guerres économiques sont civilisés, alors c’est avec fierté que nous ne le sommes pas ».

En attendant la sortie de son EP, Mona Haydar continue de travailler son master en théologie et de balancer au compte-goutte des clips toujours très léchés la mettant en scène, le plus souvent accompagnée d’autres femmes de toutes les ethnicités, voilées ou non. Le dernier en date, « Suicide Doors » en featuring avec Drea D’nur, est sorti ce 14 août 2018.

Lolo Zouaï

Si elle chante surtout en anglais (elle a passé la grande majorité de sa jeune vie aux États-Unis), Lolo Zouaï infuse dans ses titres savoureusement R’n’B un certain vague à l’âme bien français. La jeune femme de 22 ans, née à Paris d’une mère française et d’un père algérien, s’est fait connaître de façon totalement indépendante grâce à l’envoûtant « High Highs to Low Lows » (voir ci-dessus) produit par Stelios.

Comble de l’ironie, c’est ce single qui relate les difficultés des jeunes artistes à se faire connaître et à éviter les pièges de l’industrie musicale qui lui a permis de se faire entendre. « Désert Rose », « Blue », « IDR » et « Brooklyn Love » sont ensuite venus appuyés le talent et la sensibilité particulière de l’autrice-compositrice-interprète.

En France, on la connaît davantage pour sa collaboration avec le rappeur Myth Syzer sur « Austin Power » et pour sa plume qui se cache derrière le single « Still Down » du groupe H.E.R. et qui lui a valu l’obtention de la bourse Abe Olman, visant à encourager les jeunes paroliers prometteurs.

En publiant ses clips faits main – tournés par ses amis et montés par elle-même – à l’imagerie surannée, Lolo Zouaï nous fait languir l’espoir d’un futur EP voire album (peut-être en 2019, confiait-elle à Konbini) où ses morceaux  franco-américains aux influences arabisantes et R’n’B des années 90 trouveront sûrement un public conquis.

Ta-Ra

Ta-Ra, anciennement connue sous les nom de Ta-Ha et senshi1992, poursuit la lignée de ces nouvelles prêtresses d’un hip-hop sans compromis. Originaire de Bondy, la chanteuse s’exprime elle aussi en anglais dans ses titres alternatifs, superposant un flow rap sur des ballades aussi R’n’B qu’elles peuvent devenir électro.

Difficile à étiqueter, l’artiste joue avec les productions et les sons. Elle mélange les codes et les ambiances, instillant des influences japonisantes (elle a vécu à Tokyo pendant un an) et des vibes allant de la soul à la bande-son de vaisseau spatial. Xylophone, saxophone et synthés y dialoguent aisément.

Mise à part la sortie, en décembre 2017, de SunrayZ, une réédition combinée de son double EP de 2016 SunrayZ et X-RayZ, l’artiste s’était faite plutôt discrète. Heureusement pour sa solide fanbase, elle nous a fait le plaisir de dévoiler en juin 2018 sur son compte YouTube « 5star ». La ligne mélodique entêtante du morceau et le chant de Ta-Ra accompagnent ses paroles pugnaces et assurées : « Mets-la moi à l’envers une fois, la deuxième tu te retrouves dans la tombe […] Je veux juste le meilleur, juste du 5 étoiles ».

Raveena

On termine ce tour de piste par une détente auditive, avec la soul et le R’n’B voluptueux de l’indo-américaine Raveena. Sur des productions qui rappellent les années 70, l’artiste pose sa voix, soyeuse, onctueuse, parfois suave, et nous emmène loin, très loin de toute dimension connue.

Après s’être fait connaître en 2016 avec le titre « You Give Me That », elle sort son premier EP l’année suivante Shanti , un concentré de soul, de jazz et de R’n’B old school traitant de la nécessité de prendre soin de soi. Son charisme intemporel a aussi tapé dans l’œil de la chaîne YouTube Colors, qui lui a proposé d’enregistrer une version d’une des chansons de son EP, « If Only ».

Au printemps 2018, Raveena est revenue sous les projecteurs avec « Honey », un titre mis en images dans un clip pour le moins sensuel et à l’esthétique vieillie. La vidéo met à l’honneur ses origines indiennes et représente différents couples avec beaucoup de douceur et de sensualité. Malgré la qualité presque méditative dans laquelle peut nous plonger Raveena, l’artiste souhaite aussi faire passer dans sa musique des messages d’espoir et de confiance en soi. Fin 2017, elle expliquait à Girlboss que son objectif principal consistait à « aider les autres (notamment les femmes de couleur) à guérir et se sentir plus légitime à prendre le pouvoir ». Espérons que la sortie de « Honey » soit annonciatrice d’un nouveau projet avant la fin de l’année.

Touche-à-tout, ces femmes qui tour à tour écrivent, composent ou réalisent ne délaissent ni le fond ni la forme. Leur poésie se met au service d’un activisme plus ou moins affiché et leur succès grandissant affirme la nécessité d’une vraie diversité des genres, des origines, des langues, des corps et des réflexions.

Toofan à la conquête de l’international

Vendredi 31 août 2018, les deux compères de Toofan, Master Just et Barabas, ont sorti leur dernier album, Conquistadors. Le groupe togolais connaît avec cet opus une mise en lumière internationale grandissante, notamment en France, tout en restant fidèle à une recette qui fonctionne depuis plus de dix ans.

TOOFAN©FIFOU-2921
Toofan. (© Fifou)

Toofan, c’est au départ un trio qui rencontre le succès en 2005, lorsque leur pays, le Togo, se qualifie pour la phase finale de la coupe du monde de football se déroulant en Allemagne l’année suivante. En soutien aux Éperviers, l’équipe nationale, les trois amis sortent « Épervier ogbragada ». Le titre devient rapidement un hymne à Lomé et ses alentours, tant et si bien que le groupe se retrouve à suivre la sélection togolaise jusqu’en Allemagne.

La relation étroite qu’entretient Toofan avec le foot et, par la même occasion, la jeunesse et les supporters togolais, ne s’arrête pas là. En 2012 et en 2015, le groupe (devenu un duo, composé de Barabas et Master Just, après la sortie de leur premier album) composera aussi les hymnes officiels de la coupe africaine des nations.

Sujets de fond et chorégraphies contagieuses

Les premiers morceaux de Toofan triomphent au Togo avant de traverser les frontières des pays d’Afrique de l’Ouest, avec un succès grandissant notamment au Bénin. L’engouement est immédiat. Sans doute, dans un premier temps, parce que le groupe, bercé par la musique africaine mais aussi par le hip-hop américain et le rap français, rajeunit une scène musicale togolaise qui se fait alors essentiellement connaître grâce à la musique traditionnelle, à l’instar du grand King Mensah.

À la scène comme à la ville, les deux artistes rêvent d’union et d’amour pour leur pays et le continent africain. Dans Conquistadors, on retrouve « La vie là-bas », un morceau déjà sorti sur leur deuxième album Confirmation et devenu un featuring avec la chanteuse française Louane. Le titre  se penche sur le douloureux sujet de la migration et raconte le dilemme de certains de leurs compatriotes : rester au pays ou tenter de rejoindre l’Europe.

En plus d’apprécier les talents de la jeune artiste, Masta Just et Barabas admettent avoir aimé l’idée qu’une chanteuse blanche et française traite du sujet de l’immigration par le prisme des pays de départ. C’est aussi pour cela que la chanson connaît une réédition dix ans après l’originale, comme nous l’expliquaient les deux hommes lorsque nous les avons rencontrés :

« À l’époque à laquelle on le sortait, ce morceau était plus fort que nous, nous n’avions pas encore les moyens de faire passer le message. Maintenant, on en a l’opportunité : on a plus de fans. C’est un message fort, donc il faut ramener des têtes fortes, comme Louane.

Le problème de l’immigration aujourd’hui n’est pas qu’ici [en Europe, ndlr]. C’est autant dans les pays d’embarquement que dans les pays de débarquement, donc tout le monde se sent concerné. La plupart des gens qui abordent ce genre de sujets dans leurs chansons sont les Africains. »

Sur une instru rythmée et des percussions joyeuses, les chanteurs injectent cette fibre sociale et ce besoin de peindre la réalité qui ne les a jamais quittés, en s’interrogeant : « A-t-on besoin de prendre le risque ou plutôt rester voir pleurer nos mères ? « .

Cette lecture sociale s’accompagne de l’optimisme et de la joie qui caractérisent leur univers. Leurs derniers clips, Affairage et Money, restent dans la continuité de cette atmosphère. Le style vestimentaire (lunettes noires, coupes élégantes, mélange de pièces traditionnelles et modernes) est très soigné et part belle est faite à la chorégraphie.

Toofan a toujours accompagné sa musique de concepts et de pas de danse, à l’exemple du cool-catché, du gweta ou du teré, devenus incontournables pour une grande partie de l’Afrique de l’Ouest. Leur marque de fabrique reste le concept de l’ogbragada, un mélange de rap et d’ambiance africaine qui leur permet de faire passer leur message de positivité : « À la base, Toofan, c’est d’abord chanter l’espoir, la joie, le bien-être et surtout donner du courage à ceux qui en ont le plus besoin », détaille Barabas.

Une carte de visite qui s’exporte bien

En 2009, la paire présente son troisième album, Carte de visite, nommé ainsi comme « une invitation au monde extérieur à venir voir la culture togolaise ». « Notre musique est juste une carte de visite que tu offres à un étranger pour qu’il découvre notre culture », expliquaient-ils en 2010 à Afrik.com.

Et la carte de visite se distribue aisément, puisque la tournée de cet album apporte un rayonnement grandissant au groupe qui se produit alors au Sénégal, au Bénin, au Burkina Faso et au Tchad avant quelques dates aux États-Unis, en France et en Belgique.

Depuis cet été, la musique de Toofan se fait de plus en plus présente sur les ondes françaises, avec notamment la diffusion de leur single « Affairage », qui se moque des amateurs de commérages et des colporteurs de ragots. Cette dernière semaine d’août, Master Just et Barabas ont invité l’équipe de Skyrock à enregistrer leur Planète Rap à Lomé, présentant ainsi les 14 titres de Conquistadors à un public français qui les connaissait moins.

TOOFAN©FIFOU-3373
Toofan. (© Fifou)

Comme à leur habitude, les fils du vent n’ont pas lésiné sur les collaborations pour cet album produit en intégralité par Master Just lui-même. En plus de Louane, on retrouve le Franco-marocain Lartiste sur « C’est gâté », le Congolais Koffi Olomidé sur « Ambiance Congo » ainsi que le rappeur East Coast Wale sur « DJ Dosé ». Le mélange des genres et des univers fonctionne bien, les artistes en featuring ayant réussi à marier leurs identités musicales aux productions de Master Just.

Les sonorités africaines traditionnelles croisent des ambiances trap et hip-hop, en même temps que sont mis à l’honneur riffs de guitares et mélodies au piano. Les langues s’associent autant que les rythmes et les ambiances, puisque français, anglais et mina, un dialecte togolais, se répondent.

Il aurait été trop beau que l’attention accrue et quelque peu soudaine de quelques uns des plus gros médias rap de l’Hexagone à l’égard des deux compères ne soit qu’une suite logique à leur belle ascension depuis les quartiers de Lomé, il y a plus de dix ans. Il s’agit plutôt de la conséquence de leur signature avec Capitol Music France en novembre dernier.

Qu’importe la raison de cet engouement, le succès semble continuer de frapper à la porte de Toofan :

« Les fans ont eu peur au départ parce qu’ils ont cru qu’il y aurait un directeur artistique sur le projet et que ça allait peut être changer notre musique, mais on a été à deux du début jusqu’à la fin donc rien n’a changé. […] À la base quand nous composons, nous n’oublions pas le public qui nous a vus grandir et on essaie aussi de ramener à nous le public qu’on essaie de connaître. »

Le cyclone Toofan est bien en passe d’insuffler un air nouveau sur les ondes et les habitudes de la chanson française. Rien d’étonnant pour un groupe qui a choisi de faire du vent son emblème. Un vent « qui souffle partout et permet à l’explorateur de faire avancer son bateau ».

COVER-CONQUISTADORS
Conquistadors de Toofan, dans les bacs depuis le 31 août 2018. (© Fifou/Capitol Music France)