Rencontre : Kalash Criminel, entrée sereine d’un lion sauvage dans la fosse

À 23 ans, Kalash Criminel sort un premier album, qui se faisait attendre depuis de longs mois tant les fans de la première heure avaient besoin de leur dose de la sauvage détermination instiguée par les gimmicks du rappeur de Sevran.

Prolifique, Crimi sort son troisième projet en trois ans (après R.A.S en 2016 et Oyoki en 2017). Les 19 morceaux de La fosse aux lions devraient faire définitivement oublier son statut de simple « rappeur cagoulé » ainsi que la malheureuse polémique due à son « Cougar Gang ». Le (très bon) morceau a été évincé de l’album après des remontrances venant de l’Élysée qui n’aurait pas apprécié que le rappeur se rapproche du président français en scandant qu’il ne « baisait que des mères comme Macron ». L’affaire n’aura finalement eu pour effet que de porter un coup de projecteur sur le son du rappeur.

Fidèle aux éléments clés constitutifs de son personnage, il continue de balancer des punchlines hyper efficaces. On peut citer entre autres « J’remplis une bouteille de Cristaline avec tes larmes/Ensuite j’rajoute ton sang pour m’faire un sirop » dans « Ahou », ou « Plus de 30 000 euros c’est un transfert, c’est plus une dot » dans « Aucun Lien ».

L’artiste ne met pas de côté ses salves socio-politiques, puisque l’album s’ouvre sur le thème particulièrement douloureux de la crise migratoire : « Les migrants qui meurent d’la noyade/C’est pas la mer à boire ». C’est dans ce premier morceau, « La Sacem de Florent Pagny », que Kalash Criminel traite aussi d’un thème récurrent de ses textes, la situation politique du continent africain : « L’Afrique n’avancera pas tant qu’il n’y aura pas de monnaie commune (Africain sauvage)/Au Nord Kivu, j’ai pas vu l’OTAN, j’ai pas vu l’O.N.U (243) », tandis que s’échelonnent à travers les sons ses piques incisives à l’encontre des gouvernements : « Et même les hommes politiques/Se comportent tous comme des truands », dans « Ahou », ou encore : « Monsieur l’agent vous allez pas me la faire, j’connais mes droits/Les promesses des hommes politiques, personne n’y croit/J’suis fier de moi, j’regarde mon fils et j’suis content/Pendant ce temps, mon pays se fait tuer pour du coltan », dans « Coltan ».

Si les « sauvagerie » et autres « gang » qui font partie de la fiche d’identité du rappeur sont toujours proférés avec autant d’intensité, La Fosse aux lions est aussi ponctué de mesures et refrains chantés dans lesquels il se livre davantage, notamment sur, pour la première fois, son albinisme (« Né le jour d’l’amour, avoir autant de haine/Les albinos tués en Afrique, ça m’fait trop de la peine » dans « Avant que j’parte »),  et plus généralement sur son passé, dans « Coltan » par exemple :

« J’décolle de Kin’ et en France j’atterris
Sept dans une chambre, j’avoue c’était pas terrible
C’est la première fois où j’vois mon père pleurer
Le 4 février
Mon frère enterré, avant d’critiquer ou d’juger
Tu sais pas ce que j’ai enduré
À c’t’époque, j’me sentais seul comme un Noir à Varsovie
Les propres membres de ta famille veulent t’enlever la vie
J’fais semblant que tout va bien mais j’suis rempli de soucis
C’est pas la rue mais les épreuves de la vie qui m’ont endurci »

Quelques jours après la sortie de l’album et la montée de l’engouement du public pour le projet, nous avons rencontré Crimi, à la personnalité aussi sereine et déterminée que son flow.

Comment ça se passe depuis la sortie de La Fosse aux lions, comment tu vis la réception de l’album ?
C’est la folie en ce moment, c’est la fête à tout va. Je suis super content, les retours sont énormes, je ne m’attendais même pas à tout ça, on dirait que je viens de commencer ma carrière. C’est le commencement là.
Je suis tellement content que je suis chaud pour enchaîner le deuxième. D’ici peu on va retourner en studio pour enregistrer. On va prendre notre temps pour bien le faire parce que le premier met une grosse pression et il ne faut pas se louper sur le deuxième mais on va commencer à bosser dès maintenant, parce que là je suis en pleine forme.

Comment tu l’as préparé ce projet ?
Cet album pour moi, c’était une suite logique. J’ai fait deux projets, un EP et une mixtape, et la prochaine étape c’était forcément l’album, il fallait passer un cap sur tout, que ce soit les thèmes ou les flows, les sonorités. Pour moi, c’était le bon moment.
J’ai commencé l’album en octobre 2017 et j’ai eu plein de soucis différents, j’ai dû changer de maison de disque, j’ai eu des problèmes contractuels mais aussi des problèmes personnels et c’est vraiment ça qui m’a retardé plus que la musique ou le manque d’inspiration. Et finalement, tout ça m’a aidé en terme d’inspiration. Ça a pris un peu de temps de tout régler mais maintenant, je suis en indépendant et j’ai mon propre label. C’était un mal pour un bien.

Étant donné les succès de tes deux projets précédents, R.A.S et Oyoki, tu avais la pression ?
Pas vraiment. Au fur et à mesure que je faisais des sons, j’étais rassuré. Si tu prends un an pour sortir ton album, il ne faut pas te louper, il faut ramener un truc nouveau, une certaine fraîcheur et je pense qu’on a réussi à ramener ça. C’est ce qui me fait plaisir.

Tu racontes que tu n’écris pas mais que tu arrives en studio, tu mets le casque et tu poses direct. Comment tu es parvenu à sélectionner les sons de l’album avec cette méthode ?
Quand je rentre en studio pour poser, je me répète quatre ou cinq fois puis je commence à enlever des mots, à en modifier d’autres : je les simplifie ou je les endurcis tout en gardant une même base.
Depuis que j’ai commencé à rapper, petit, je fais comme ça. C’est une technique qui marche bien pour moi, donc je l’ai gardé. Ceci dit, la première prise est quasiment tout le temps la bonne. Je ne suis jamais revenu sur un son ou sur des phrases, souvent c’est du one shot. Parfois, trop réfléchir c’est vraiment se prendre la tête pour rien.

Tu chantes davantage sur ce dernier projet, tu racontes des choses très personnelles. Pourquoi cela arrive-t-il maintenant ?
Il y avait des thèmes qui me tenaient à cœur, ça me faisait du bien d’en parler. Les prods m’ont beaucoup inspirées en terme de mélodies. J’écoutais pas mal de chansons chantées, de variété et même sur Oyoki, dans « Ce genre de mec », je chantais déjà sur un refrain et tous les retours étaient bons. J’ai fait un son avec Fianso et Kaaris où j’avais aussi un quatre mesures chanté et pareil : j’étais choqué des retours, ils étaient super bons. Je me suis dit : « Ah ouais mon public aime bien, eh bien on va leur donner ça ».
Là, sur l’album, c’était le moment de prendre des risques, de franchir un cap. Les gens sont contents, ils parlent souvent de ces nouveaux morceaux chantés et ça fait super plaisir.

D’autant plus que tu cites pas mal d’artistes de variété française dans tes sons [Florent Pagny, Pascal Obispo, Tal et même Louane, ndlr], tu en as beaucoup écouté·e·s ?
J’aime beaucoup la variété. Parfois, j’entends un son à la télé qui me plaît et je vais chercher le titre. J’ai beaucoup écouté Florent Pagny, Obispo, même Johnny j’aimais bien. J’écoutais vraiment de tout, on va dire 90% de rap et le reste, un peu de variété.
En ce qui concerne le rap, j’ai eu mes périodes. Petit, c’était le rap américain, j’ai grandi avec le rap français et là actuellement, quasiment que du rap français.

Pourtant tu cites beaucoup d’artistes de variété française et d’artistes américains [Dre, Kanye, Beyoncé, entre autres, ndlr] mais peu de rappeurs français.
Oui, je crois que j’en cite seulement trois. Sofiane, Jul et Black M. Ces trois-là, je les aime de fou, humainement aussi. Big Flo et Oli aussi.
Petit, j’écoutais énormément Despo, Lino, Kery James. J’écoute encore aujourd’hui mais là j’écoute beaucoup mes potes, des mecs comme Fianso, Jul, Hornet la Frappe, Black M, Big Flo et Oli, c’est vraiment super varié.
Il n’ya pas de catégories. Si j’aime, j’écoute, si j’aime pas, j’écoute pas. Il y a des rappeurs que je trouve hyper forts techniquement mais j’écoute pas parce que ça me parle pas. C’est la vie en général qui me touche, la trahison, la générosité, le quartier. C’est pour ça que j’aime bien Big Flo et Oli, ils parlent de la vraie vie, comment ils vivent au quotidien. C’est l’authenticité de leur musique qui me parle.

Sur l’album sont invités Gradur, Vald, Soolking et Douma. Tu les laisses vraiment imprégner leurs sons respectifs de leur univers, comment ça se passe les featurings avec toi ?
Moi si j’invite quelqu’un, c’est pour avoir un plus, pour qu’il me ramène quelque chose de son délire. Si moi tu m’invites sur ton album, tu vas pas me dire : « Ouais Kalash, je te veux sur mon album mais il faut que tu chantes comme Jul ». Si tu m’invites, c’est que tu sais ce que je fais musicalement et tu m’invites pour faire ce que je fais. C’est exactement comme ça que j’ai procédé sur l’album, je donne carte blanche. Eux ils ramènent une musicalité que j’aurais pas forcément dans l’album. Un mec comme Soolking ramène sa voix et sa musicalité. En solo, Crimi il peut pas faire ça. Ça ramène un autre délire.

Et techniquement, ça se passe comment ?
On se voit beaucoup. Avec Soolking [sur « Savage », ndlr] on a fait la prod’ sur place avec son beatmaker à lui. Le son avec Gradur [« 47 AK », ndlr], c’est moi qui ai tout posé puis je lui ai envoyé. Avec Douma [« Vrai », ndlr], pareil : j’ai posé et je l’ai fait venir en studio ensuite. Vald [ sur « Un jour de plus », ndlr] il m’a fait écouter : j’ai kiffé, j’ai posé.
C’est du feeling. On arrive au studio, on écoute des prods, on taffe et on choisit ensemble. Je pense que je peux tout faire, je peux m’adapter à tout. Parfois, eux, ils choisissent des trucs, qui ne sont pas forcément des trucs sur lesquels je poserais en temps normal mais si ça me parle sur le moment, j’y vais. Je fais confiance à mon instinct. Je suis très difficile niveau prod’, donc quand une prod me parle je saisis l’occasion direct.
Jusqu’ici je n’ai jamais eu besoin de faire de concession. Si je commence à faire un morceau, je le finis forcément et ça se passe toujours bien.

En parallèle de ces collaborations, tu parles quand même énormément de solitude, du fait qu’à la fin on se retrouve forcément seul. Ça vient d’où tout ça ?
Depuis que je suis tout petit, je suis vraiment un solitaire. Je me rappelle quand tout le monde partait en vacances, je préférais rester tout seul chez moi. Personne comprenait, mais moi j’aimais trop rester seul dans ma chambre. La solitude m’a jamais fait peur, j’ai toujours aimé ça au sens où tu ne dois rien à personne, tu comptes sur personne, tu sais que t’es tout seul et que tu dois tout faire tout seul. Même depuis petit, en vrai, j’étais souvent livré à moi-même donc c’est devenu une habitude.
Quand tu commences à avoir du succès, beaucoup de gens viennent te voir, te parler et tu ne sais pas qui est vrai, qui est faux, pourquoi lui il te parle, quel est son intérêt. Tu deviens soudainement très entouré alors que tu as juste envie d’être tout seul et de respirer un peu.

C’est cette solitude qui t’a fait commencé écrire ?
Moi, j’étais un mec qui parlait pas. Je restais dans mon coin et j’écoutais. J’écoutais que du rap, c’est pour ça qu’aujourd’hui je connais beaucoup de morceaux de rap. C’est vers 13 ans que j’ai commencé à essayer de rapper un peu comme ça, je faisais deux/trois sons, deux/trois rimes au collège et je l’ai fait plus sérieusement à partir de 2013.

Pour revenir à cette célébrité, tu parles aussi pas mal de réputation, de on dits mais aussi des « faux frères » et des « vautours » qui t’entourent. Tu arrives à ne pas écouter ce qui se dit ?
J’écoute pas les reproches. Il faut que je vois tout seul. Il y a eu un moment où j’étais entourée par pas mal de mauvaises personnes, et moi comme je suis têtu, je voulais voir par moi-même. Je me suis rendu compte que c’était des mauvaises personnes et je m’en suis séparé. Il y a plein de gens de mon entourage à qui je ne parle plus et c’est tant mieux. Ça m’a vraiment fait du bien. Je ressens les gens. Si je t’aime bien, je fais tout pour toi ; si je t’aime pas ou que je te sens pas, je te parle pas. Ou alors c’est la guerre. Il n’y a pas de juste milieu.

C’est marrant que tu dises ça aussi calmement, ça fait vraiment écho à tes sons dans lesquels tu fais ressortir des envies de violence avec un flow très serein.
Je suis très serein, je ne me prends pas la tête, je suis sûr de moi et je suis prêt pour n’importe qui.

Dans la fosse aux lions, tu es qui toi ? Le lion ou la personne jetée en pâture ?
Je suis devenu un lion en traînant avec les lions. J’étais dans la fosse et ils se sont rendus compte que moi aussi, j’en étais un, donc on s’est retrouvés entre lions.

Tes sons ont toujours un peu des allures de cours d’histoire, tu parles des oppresseurs, des opprimés mais tu instigues aussi une rébellion face à ce qu’on nous apprend. Tu as toujours été politisé comme ça ?
L’histoire, ça me parle. Il y a des personnages historiques qui me parlent donc je parle d’eux mais c’est jamais calculé. Ce sont des gens qui m’ont inspiré dans leur détermination, donc je veux en parler. Et avec mon public grandissant, c’est aussi un moyen de placer certaines choses. Par exemple, dans le morceau avec Kaaris, dans mon premier couplet je parle d’Obama [« Obama, une carotte, il t’a juste fait roupiller », sur « Arrêt du cœur », sortie sur R.A.S. en 2016, ndlr], je parle de l’Afrique. C’est parce que je savais que ce son allait marcher, que ça allait être un grand morceau, et comme j’avais un message à faire passer j’en ai profité, tout simplement.

« Tant que les lions n’auront pas leur propre histoire, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur » [Chinua Achebe], c’est ça que tu essaies de renverser ?
Exactement.

C’est pour ça que tu voudrais commencer à produire aussi ?
J’ai mon label maintenant, Sale Sonorité Records. Je pense commencer par mon cousin Douma qui a posé sur tous mes projets. Il est super fort, donc il faudrait le pousser. Mais effectivement, après la musique j’aimerais bien être producteur. C’est la suite logique. J’aimerais bien prendre un rappeur, lui faire sortir son projet, mettre tout en place pour que ça marche et voir la réussite des gens, j’aime bien ça. Tant qu’il y a un truc, un talent, j’y vais.

Si on pouvait te souhaiter la carrière de n’importe quel artiste, ce serait qui ?
Franchement… Johnny pour moi c’est le meilleur en France. Je parle pas forcément en terme de technicité, mais en terme de carrière et de public c’est le numéro 1. Après, je ne voudrais pas des délires d’idolâtrie. C’est mort ça, les gens qui te prennent pour un dieu, ça fait peur de fou. Les gens te voient et ils pleurent… je suis gêné. J’ai déjà vécu un peu ça depuis R.A.S et je sais vraiment pas où me mettre.

La Fosse aux lions est disponible dans les bacs et sur les plateformes digitales depuis le 23 septembre 2019. 

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Avec le clip de Majhoul, Refugees of Rap s’attaque à l’incertitude de l’exil

Le duo syrien installé en France, Refugees of Rap, a sorti au début du mois d’octobre un nouveau clip, qui annonce la sortie imminente de leur prochain album. 

En ce début du mois d’octobre, les deux frères de Refugees of Rap, Yaser et Mohamed, ont sorti leur nouveau titre, « Majhoul », en featuring avec le rappeur syrien Ibrahim Basha NuruleZ. un son trap porté par des images sombres et efficaces qui annonce un album prometteur.

Depuis leurs débuts il y a une dizaine d’années, en Syrie, Mohamed, moitié du duo, affirme que leur musique a connu de nombreuses évolutions. À force de se produire sur de multiples scènes, d’abord dans leur pays d’origine puis sur le continent européen, ils se sont rapidement fait remarquer par des beatmakers, ingénieurs du son et réalisateurs de clip leur proposant moult collaborations.

La forme a évolué mais le fond n’est pas en reste et les thèmes abordés ont eux aussi changé. Si leurs premiers textes étaient très politiques – leur verve militante dénonçant les atrocités vécues par leurs concitoyens syriens leur a valu l’obligation de quitter le territoire – Yaser et Mohamed ont choisi d’embrasser des thèmes plus personnels. En effet, continuer à parler de la guerre alors qu’ils ne vivent plus en Syrie n’est pas chose aisée. Cependant, l’exil continue de faire partie de leur quotidien, voire même de leur identité, et le clip de « Mahjoul » traite de l’incertitude de l’avenir – mahjoul signifie d’ailleurs « inconnu », « indicernable » en Français.

Refugees of Rap et Ibrahim Basha NuruleZ traitent ainsi dans ce nouveau titre du contraste entre les attentes et les réalités de la société occidentale :

« On avait beaucoup de stéréotypes en tête concernant l’Occident, la réalité est vraiment très différente de ce qu’on pensait. Il y a beaucoup de bonnes choses mais aussi des choses décevantes. Dans la rue, les gens marchent avec un cerveau lavé […]. Pendant l’exil tout est dur, le futur est incertain », explique Mohamed.

Ce clip annonce un album qui sortira vers la fin novembre. Les titres tourneront encore un peu autour de sujets politiques mais on trouvera aussi des morceaux plus egotrip, ou dédiés à des thématiques aussi personnelles qu’universelles, telles que l’amour ou le racisme. Plusieurs beatmakers, français et américains, se partagent les productions de l’album et Yaser et Mohamed ont invité en tout quatre rappeurs sur des featurings – trois sont syriens et le dernier est irlandais. Que les non-arabophones se rassurent, si les paroles sont évidemment d’une grande importance, le flow des deux hommes et la qualité des productions peuvent suffire à apprécier la musique de Refugees of Rap.

Une carrière longue et en constante évolution

Les deux rappeurs n’en sont pas à leur coup d’essai avec la sortie prochaine de leur album. C’est il y a une bonne dizaine d’années qu’ils créent avec des amis leur groupe, né de leur passion pour le hip-hop et de leurs talents d’écriture. Réfugiés palestiniens avant même de devenir réfugiés syriens lorsqu’ils doivent quitter la Syrie, pays d’adoption qui les a vus naître, ils utilisent leur verve pour raconter leur exil, la vie à Yarmouk, camp de réfugiés palestiniens situé au sud de Damas, et pour dénoncer les horreurs du régime syrien.

Lorsque débute la guerre, en 2011, ils continuent de faire de leurs voix des étendards pour la liberté et l’égalité de tous les Syriens. En 2013, ils diffusent le titre « Haram », en collaboration avec la chanteuse Nadin. Le morceau, puissant, est accompagné d’un clip dont les images sont difficilement soutenables et dont les paroles (traduites sur YouTube) rappellent que les actions du pouvoir consistant à bafouer la liberté d’expression et d’opinion des citoyens, les contraindre à vivre dans des conditions intolérables et les tuer de sang-froid, c’est bien cela qui est haram, c’est-à-dire illégal, interdit, contraire à la morale.

Arrivé en France il y a cinq ans, le duo poursuit avec talent ses avancées dans le rap, se produisant à travers l’Europe et orchestrant des activités littéraires, notamment au Danemark mais aussi dans l’Hexagone, lors desquelles les deux frères encadrent des adolescents qui s’essaient à l’écriture et au rap.

La sortie de l’album sera précédé d’un concert le 24 novembre prochain, aux Grands Voisins, à Paris 14. À l’occasion, le groupe partagera la scène avec le beatmaker de renommée internationale Ena-N. Pendant ce temps, une virée dans la discographie du groupe, et des titres comme « Ma Bihmni Shi », « Ayam el Ghorba » ou « Voyage », permettra d’attendre un peu moins impatiemment la fin novembre.

Vous pouvez retrouver Refugees of Rap sur Facebook, YouTube et les informations concernant le concert du 24 novembre sur cette page

Les mille facettes d’Alphonse Mucha exposées au Musée du Luxembourg

Jusqu’au 27 janvier 2019, le Musée du Luxembourg invite le public à (re)découvrir de long en large l’œuvre du peintre Alphonse Mucha.

les saisons - l'été 1896
Les saisons : l’été, Alphonse Mucha, 1896. (© Mucha Trust 2018)

Depuis la mi-septembre, le Musée du Luxembourg se fait l’écrin d’une exposition consacrée à l’artiste originaire de l’actuelle République Tchèque, Alphonse Mucha. Les pièces en dédale du musée permettent aux visiteurs de déambuler au milieu des œuvres et de l’histoire, artistique et biographique, d’Alphonse Mucha.

En plus de retrouver ses représentations de femmes aux allures de nymphes, longs cheveux lâchés et myriade de teintes pastel, l’exposition met en lumière les mille facettes créatives de l’artiste, tour à tour affichiste fétiche du gratin parisien, artiste publicitaire, passionné d’orfèvrerie, peintre fasciné par la politique des peuples slaves, le mystique et le destin de l’humanité.

La scénographie de l’exposition a justement été créée pour mettre en exergue le caractère protéiforme de l’artiste. Les premières salles sont pensées de manière chronologique et permettent de se remémorer l’ascension à la gloire du jeune prodige venu du sud de la Moravie (alors sous administration autrichienne et actuelle République Tchèque).

La légende entourant Alphonse Mucha a auréolé cette ascension à la gloire d’allures de conte de fée : près de huit ans après son arrivée à Paris, sa rencontre avec Paul Gauguin et ses collaborations avec diverses maisons d’édition dont Armand Colin, il réalise une première affiche représentant la superstar du théâtre français du XXe siècle, Sarah Bernhardt, dans le rôle de Gismonda. La comédienne serait tombée sous le charme de l’affiche dans les rues parisiennes le jour de l’An 1895. Elle décide de signer un contrat d’exclusivité de six ans avec le jeune homme, changeant ainsi radicalement sa vie, souligne le musée.

Affiche pour Gismonda
Gismonda, Alphonse Mucha, 1894. (© Mucha Trust 2018)

S’ensuit une époque de création fastueuse pour Alphonse Mucha, dont le travail est toujours étroitement lié à l’idée d’accessibilité. Il se fait rapidement connaître pour ses affiches aux influences nippones, longues et étroites, aux traits fins. Persuadé que l’art ne doit pas être réservé à une élite (il affirme préférer « être un illustrateur populaire qu’un défenseur de l’art pour l’art »), il n’hésite pas à créer pour la publicité : savon, biscuits secs, papier à rouler et affiches commerciales ou décoratives. Ces produits alors communs sont aujourd’hui devenus objets de collection, exemples typiques du mouvement Art nouveau dont Alphonse Mucha est souvent considéré comme le père fondateur.

Affiche pour le papier à cigarette Job 1896
Papier à cigarettes « Job », Alphonse Mucha, 1896. (© Mucha Trust 2018)

La seconde moitié de l’exposition est centrée autour de trois de ses sources d’inspirations majeures : le mystique, sa patrie et la philosophie. Les visiteurs découvrent ainsi dans des pièces toutes en courbes des œuvres moins connues d’Alphonse Mucha, qu’on ne lui associerait pas forcément au premier regard.

Activiste depuis son adolescence en Moravie (il illustre alors des magazines satiriques locaux qui défendent l’idée d’une nation tchèque indépendante de l’empire austro-hongrois), il crée une association d’étudiants tchèques, polonais et russes après son arrivée à Paris et devient rapidement une figure importante pour les communautés tchèques et slaves.

Un artiste affichiste devenu peintre activiste cosmopolite

Cosmopolite et connu à l’internationale, c’est tout naturellement qu’on fait appel à lui pour décorer le pavillon de la Bosnie Herzégovine lors de la grande Exposition universelle de Paris de 1900. L’enjeu est autant politique qu’artistique, si ce n’est plus, étant donné que la région est annexée à l’Autriche-Hongrie.

Pourtant fervent défenseur de l’indépendance des peuples slaves, il travaille pour l’Empire austro-hongrois, oppresseur de ces mêmes peuples. C’est cette expérience inconfortable qui le pousse à réaliser le projet majeur de sa carrière, L’Épopée slave. Présentée comme un « appel éclatant à l’unité », vingt épisodes de l’histoire tchèque et d’autres nations slaves sont représentés. Une salle est consacrée à ce travail gigantesque ; malheureusement les œuvres ne sont pas exposées physiquement mais seulement projetées sur un grand mur blanc.

Etude pour l'épopée slave
Étude pour l’Épopée slave (cycle n°6) : couronnement du Tsar serbe Stepan Dusan comme Empereur romain d’Orient, Alphonse Mucha, c. 1923-1924. (© Mucha Trust 2018)

Un chemin spirituel sinueux, entre philosophie et franc-maçonnerie

Poussé tout au long de sa vie par un désir « d’amélioration de l’humanité », il se tourne vers diverses sources spirituelles et philosophiques. Devenu adepte de la franc-maçonnerie, il espère faire passer ses messages de progrès, centrés autour de « la Beauté, la Vérité, l’Amour », à travers son art. Inspiré par la nature et ce qu’il voit comme des « pierres angulaires de l’humanité », il crée des œuvres et des séries consacrées aux saisons (L’ÉtéL’AutomneL’HiverLe Printemps), à l’influence des planètes (Le Zodiaque) ou à l’espoir (avec son dernier triptyque : L’Âge de la RaisonL’Âge de la SagesseL’Âge de l’Amour).

Jusqu’au 27 janvier 2019, le Musée du Luxembourg met ainsi en lumière un artiste qu’on pensait facile à définir mais dont les différentes parties de l’exposition rendent compte de la complexité et de la diversité de ses intérêts et de ses travaux. Entre spiritualité, politique, publicité et naissance de l’Art nouveau, la carrière d’Alphonse Mucha mérite bien le parcours labyrinthique qui lui est consacré.

Zodiac
Le Zodiaque, Alphonse Mucha, 1896. (© Mucha Trust 2018)
Cathédrale Saint Vitus, St Wenceslas
Cathédrale Saint Vitus, St Wenceslas (duc de Bohème), agenouillé près de la Grand-mère Ludmilla, Alphonse Mucha, 1931. (© Mucha Trust 2018)
Emballage pour le «Savon Mucha violette»
Emballage pour le « Savon Mucha violette », Alphonse Mucha, 1906. (© Mucha Trust 2018)
Étude pour Femme dans le désert
Étude pour femme dans le désert, Alphonse Mucha, c. 1923. (© Mucha Trust 2018)
Etude pour l'affiche du 6e Festival
Étude pour l’affiche du 6ème festival de Sokol, Alphonse Mucha, 1911. (© Mucha Trust 2018)
La lune et les étoiles
La lune et les étoiles : étude pour « L’étoile du matin », Alphonse Mucha, 1902. (© Mucha Trust 2018)
Sarah Bernardt
Sarah Bernhardt : portrait en pied, étude, Alphonse Mucha, c. 1896. (© Mucha Trust 2018)
AFFICHE EXPO MUCHA
Affiche de l’exposition au Musée du Luxembourg, du 12 septembre 2018 au 27 janvier 2019. Réunion des musées nationaux – Grand Palais 2018. (© Mucha Trust 2018)
L’exposition Alphonse Mucha est présentée au Musée du Luxembourg jusqu’au 27 janvier 2019. 

Étrange Festival : I Feel Good, une satire sociale hilarante et jouissive du duo Delépine et Kervern

Présenté en avant-première avec humour et bienveillance par Benoît Delépine et l’acteur Lou Castel à l’Étrange Festival, I Feel Good est LA comédie de la rentrée à ne surtout pas rater. Le tandem inattendu Jean Dujardin et Yolande Moreau y révèle toute l’étendue de son talent.

Toujours sujette à un état dépressif depuis la mort de ses parents, profondément communistes, Monique (Yoland Moreau) survit et tente de remplir sa vie de joie en donnant de son temps au centre Emmaüs Pau-Lescar avec des camarades aussi investis qu’elle. Mais le jour où son frère Jacques (Jean Dujardin), en peignoir et chaussons, vient la voir après des années d’absence, la tranquillité des résidents d’Emmaüs va être bien chamboulée. Éternel capitaliste dans l’âme, fan de Bill Gates, Bernard Tapie, Donald Trump et autres « self-made men« , Jacques rêve de devenir extrêmement riche sans avoir besoin de bosser et trouve, selon lui, l’idée du siècle : “rendre les petites gens beaux”.

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© Ad Vitam

Benoit Delépine et Gustave Kervern ont investi ce village Emmaüs Pau-Lescar créé par Germain Sarhy et y ont apposé un regard bienveillant et chaleureux qui fait honneur au travail écoresponsable de ses résidents. En affrontant deux mondes différents avec un aspirant businessman et les plus démunis, le choc des classes se fait en douceur et sans violence avec deux visions de l’utopie diamétralement opposées. I Feel Good bénéficie d’une écriture intelligente avec un humour transgressif qui fait mouche. La moindre blague trash ou subversive tape dans le mille grâce aux talents du duo grolandais qui ne lésine pas sur les piques bien senties contre notre société autocentrée, capitaliste et égoïste. 

I Feel Good permet aussi de découvrir une autre facette de Jean Dujardin, qui excelle dans le rôle d’un simplet ambitieux, égoïste et à côté de la plaque. Si on ne peut s’empêcher de trouver à Jacques un côté Hubert Bonisseur de la Bath – l’un ayant une photo de l’Abbé Pierre dans sa poche, l’autre une photo de René Coty -, l’espion d’OSS 117 n’avait pas cette poésie naïve que Jean Dujardin arrive à insuffler avec brio au personnage qu’il incarne pour Delépine et Kervern. La start-up nation – survendue par notre gouvernement actuel, ici personnifiée par Jacques – en prend pour son grade et c’est vraiment jouissif.

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© Ad Vitam

Son duo avec Yolande Moreau, improbable sur la papier, fonctionne à merveille grâce à une relation frère/sœur tant émouvante que réaliste. L’actrice incarne une Monique délicieuse, sensible et touchante avec un sacré caractère quand elle s’y met. Tous les compagnons le clament haut et fort : “nous on l’aime Monique”. Et c’est ce bout de femme qui est le noyau dur du village Emmaüs où les valeurs de partage et de solidarité priment. Le reste du casting n’est pas en reste, on s’y attache facilement et on est vite et simplement porté par de très bons dialogues ainsi que des plans techniques intéressants. Ainsi s’enchaînent des prises de vue avec des comédiens parlant hors cadres, des séquences longues tournées en une seule fois et de nombreux plans fixes qui rythment à merveille le film.

I Feel Good possède tous les ingrédients pour être un succès en salles et c’est tout ce qu’on lui souhaite. Après les centaines de minutes du film, on en sort avec un sentiment d’apaisement, de sérénité et d’espoir pour un meilleur vivre ensemble. Gageons que la popularité de Jean Dujardin saura attirer les spectateurs plus réticents à ce genre de films à se rendre au cinéma pour supporter ce long-métrage burlesque dans un torrent de comédies françaises nauséeuses ces dernières années.

I Feel Good de Benoît Delépine et Gustave Kervern, en salles le 26 septembre.

Étrange Festival : Climax, la soirée de l’enfer selon Gaspar Noé

Vous avez méprisé Seul contre tous, haï Irréversible, exécré Enter The Void, maudit Love, venez fêter Climax. Telle est la mise en bouche servie par Gaspar Noé pour présenter son nouveau long-métrage expérimental, récompensé lors de la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018. Présenté en avant-première par Gaspar Noé himself à l’Étrange Festival, Climax est une nouvelle œuvre d’art de la part du réalisateur italo-argentin.

Dans un lieu paumé en bordure de forêt, un groupe de danseurs se réunit pour répéter une dernière fois avant de s’envoler pour les États-Unis. Histoire de décompresser, ils entament une fête démentielle mais se rendent vite compte qu’une substance illicite a été versée dans la sangria qu’ils boivent. C’est le début d’une véritable descente aux enfers pour les danseurs, en proie à leurs névroses, qui plongent peu à peu dans la folie et l’horreur.

Si Gaspar Noé s’est toujours évertué à mettre en scène la détresse et la perdition d’un être dans ses films, c’est la première fois qu’une femme est au centre de son art cinématographique. Selva, incarnée par Sofia Boutella, est la cheffe de bande du groupe de danseurs, spécialisés dans le hip-hop et le voguing. Impressionnante, l’actrice rayonne dans le film et représente en un sens l’espoir presque biblique d’un échappatoire à cette soirée d’enfer qui tourne au cauchemar à mesure qu’elle avance dans ce huis clos angoissant.  

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© Wild Bunch Distribution

Techniquement, Climax est sublime. Fluide dans sa narration et sa mise en scène, le film brille par les mouvements de caméra flottant et dansant parfaitement autour des comédiens. Cet effet permet aux spectateurs d’être encore plus attirés magnétiquement par les protagonistes hauts en couleur. Dans une volonté d’immersion, comme pour chacun de ses longs-métrages, Gaspar Noé alterne entre plans courts et plans-séquences merveilleux, travaillés excellemment en post-production, qui donnent une sensation de tournis, comme si nous étions aussi alcoolisés que les protagonistes.

Avancé sans scénario précis avec des comédiens non-professionnels mais des danseurs talentueux, le tournage a duré 15 jours. Comme une évidence, Gaspar Noé a retrouvé son chef-opérateur Benoît Debie, avec qui il collabore depuis Irréversible. Ce dernier, qui travaille aussi avec Harmony Korine et Jacques Audiard, a réussi à créer des jeux de lumière électrisants et une ambiance étouffante pour ce concentré filmique des pires bad trips.

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© Wild Bunch Distribution

Comme pour ses autres films, Gaspar Noé utilise une bande sonore transcendante qui prend littéralement aux tripes avec les tubes de Cerrone, Daft Punk, des Rolling Stones, Patrick Hernandez ou encore Soft Cell. À musique électrisante, symbole hors du commun : la sangria, responsable de l’état désastreux des personnages sombrant dans la démence. Avec un rapport au sang, cet alcool est à l’image de la rage et de la folie qui bouillent en chacun des personnages pour faire ressortir le pire chez eux à travers des comportements psychotiques incroyables.

Alors que le cinéma de genre peine à se démocratiser, malgré les nominations infructueuses de Grave de Julia Ducournau aux derniers Césars, Gaspar Noé prouve que ce type cinématographique est le meilleur berceau expérimental d’où sortent des bijoux filmiques. Et si des réactions démesurées (hurlements, vomissements) ressortent des visionnages de longs-métrages subversifs comme Grave, The House That Jack Built de Lars von Trier ou plus récemment High Life de Claire Denis, c’est bien parce que le cinéma de genre nous provoque et fait ressortir les côtés insoupçonnés de notre âme. Et c’est pourquoi il faut célébrer et donner plus de lumière à ce type de production cinématographique. Venez fêter Climax, ordre de Gaspar Noé. 

Climax de Gaspar Noé, en salles le 19 septembre.

Étrange Festival : The House That Jack Built, une véritable ode à l’art par Lars von Trier

Présenté en avant-première par Gaspar Noé à l’Étrange Festival, The House That Jack Built de Lars von Trier signe un retour en force pour l’ancien conspué et rejeté du Festival de Cannes.

Dans les années 1970 aux États-Unis, Jack (Matt Dillon) raconte son parcours de tueur en série via cinq incidents à un inconnu nommé Verge (Bruno Ganz). À travers les yeux du brillant serial killer, on assiste à son ascension toujours plus folle de barbarie et d’ingéniosité dans les meurtres qu’il commet. Malgré la police qui se rapproche dangereusement de lui, Jack, exaspéré par la situation, prend des risques aux dépens de ses TOC, autrefois salvateurs, qui le lâchent petit à petit.

Subversif et controversé, Lars von Trier a toujours dû faire face à des torrents de critiques et de réactions démesurées d’écœurement à chaque présentation de ses films. The House That Jack Built ne fait pas exception à la règle et sa projection hors-compétition au Festival de Cannes 2018 a provoqué des hurlements et des sorties de salle anticipées. Pourtant, après visionnage du film, les scandales annoncés sur certaines scènes choc paraissent bien ridicules. Le réalisateur danois livre ici son long-métrage le plus abouti et le plus personnel en faisant un bon doigt d’honneur aux critiques en transposant un peu de lui en Jack.

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© Concorde Filmverleih GmbH

Parce qu’il faut savoir que ce serial killer est non seulement d’une intelligence supérieure mais aussi un artiste dans l’âme. Chacun de ses meurtres, parfaitement mis en scène et photographié, est considéré comme une œuvre  d’art à part entière, inspirée de célèbres objets culturels allant de la peinture au cinéma en passant par la musique, la photographie et même les coutumes de la chasse à cour. Ce n’est pas pour rien si Lars von Trier insère quelques scènes de ses autres longs-métrages (Melancholia, Antichrist, Nymphomaniac, entre autres) pour appuyer son propos.

L’un des sujets mis en valeur par le cinéaste danois est aussi, comme son titre l’indique, l’architecture, Jack étant ingénieur passionné de design et de construction immobilière. Le tueur en série a, entre deux meurtres, le projet de créer la maison de ses rêves avec minutie et obstination. C’est finalement dans son œuvre de tueries qu’il atteindra son but ultime, qui l’entraînera au fin fond des enfers, noyau brûlant d’espace de création. Jack se fait par ailleurs appelé Mr. Sophistication, nom révélateur de ses névroses, et se délecte de la terreur qu’il fait régner en ville en exposant les coupures de presse le concernant chez lui.

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© Concorde Filmverleih GmbH

Revenu dans un rôle plus sombre dans la série Wayward Pines, produite par M. Night Shyamalan, après une carrière en dents de scie, Matt Dillon offre une prestation remarquable, entre ses accès de colère d’enfant associable psychotique et ses monologues d’explications scabreuses et détaillées de ses atrocités. Surtout, l’acteur de 54 ans joue à merveille d’expressions faciales et de retournements de situation burlesques, qui permettent une certaine légèreté lors de séquences ridiculement drôles.

Dans une ambiance quasi biblique où le mal est sans cesse remis en question, Lars von Trier s’interroge sur la relation entre la violence et l’art. Son esthétique et sa mise en scène atteignent un paroxysme puissant où la beauté et la laideur se rencontrent sans cesse dans un cheminement de montagnes russes qui nous fait traverser toutes les émotions. The House That Jack Built est un film complet qui redonne un bon coup de fouet au cinéma de genre, encore trop souvent critiqué alors qu’il offre le meilleur des terrains de jeu.

The House That Jack Built de Lars von Trier, en salles le 17 octobre.

Étrange Festival : déception pour le prétentieux Perfect, soutenu par Soderbergh

Présenté en compétition internationale à l’Étrange Festival, Perfect d’Eddie Alcazar avait tout pour plaire : le soutien de Steven Soderbergh, une esthétique ambitieuse, une bande-son électrisante et un synopsis intriguant mais la recherche de la perfection du réalisateur rend son film pompeux et soporifique.

Un jeune homme (Garrett Wareing) se réveille près du cadavre de sa petite amie et appelle sa mère (Abbie Cornish), d’une beauté et d’une aisance parfaites, à l’aide. Repère parental autant absent qu’incestueux, elle décide de le faire interner dans une clinique, dirigée par un professeur mystérieux (Martin Sensmeier), censée soigner les problèmes de ses occupants. Notre protagoniste va alors découvrir un monde où la recherche de la perfection s’effectue à travers un voyage onirique, technologique et viscéral. En essayant de trouver des réponses à ses questions et de se définir en tant qu’être humain, le jeune garçon se transforme peu à peu en machine monstrueuse et l’expérience de trop le fera mourir aux mains de son créateur.  

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© Brainfeeder Films

Le cinéma d’anticipation rayonne par les temps qui courent, notamment depuis la sortie de Blade Runner 2049, entre Ready Player One, Hotel Artemis, How To Talk To Girls At Parties ou les dernières productions Netflix (Extinction, Zoe, Annihilation, Mute, Anon, Tau…) avec plus ou moins de réussite. Si chacun de ces longs-métrages tend à se distinguer par une esthétique toujours plus colorée, toujours plus folle et toujours plus expérimentale, force est de constater que l’on frôle l’overdose lorsque les questions d’identité, de transhumanisme, de robotique ou d’intelligence artificielle sont abordées sur grand écran.

Le réalisateur Eddie Alcazar tente tout de même de se faire une place sur ce marché déjà bien prolifique avec son premier film Perfect, après plusieurs courts-métrages et un documentaire. Soutenu par Steven Soderbergh, Eddie Alcazar s’est entouré de Flying Lotus pour la composition de la bande-son. Le producteur, rappeur et DJ américain, dont le film Kuso a été produit par Alcazar, apparaît aussi dans Perfect. À la vue des premières images de ce long-métrage inaugural, notre curiosité est aiguisée par son étrangeté et un sentiment de nouveauté rafraîchissant.

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© Brainfeeder Films

Malheureusement, après avoir visionné Perfect, on ressort déçu d’une expérience cinématographique prétentieuse où les monologues sans fin de Garrett Wareing (révélé dans Le Virtuose aux côtés de Dustin Hoffman et Kathy Bates), faussement philosophiques, nous plongent dans un état léthargique. On sent pourtant les efforts du jeune Garrett Wareing à livrer une performance artistique sans pareille mais le côté jeune premier propre sur lui qui devient un monstre néo punk sonne lourdement comme une impression de déjà-vu perpétuel et n’impressionne plus.

Eddie Alcazar offre tout de même des mises en scène ambitieuses et – heureusement – des moments épileptiques pour nous sortir de notre torpeur, mais rien n’y fait. Seul le procédé d’amélioration de la condition humaine du jeune malade sort réellement de l’ordinaire et prête à sourire en nous renvoyant à la bonne époque des années 1980, qui n’ont jamais eu autant le vent en poupe que depuis ces dernières années. Mais à force de trop tirer sur la corde, on finit par ne plus être étonnés ni émerveillés. À trop vouloir sortir du lot avec un univers sur-stylisé et un scénario simpliste, Eddie Alcazar propose finalement un film creux, un peu copié sur Ex Machina, Tron ou le style de Gus Van Sant, naviguant entre le laid et la splendeur mais qui est très loin d’atteindre la perfection recherchée, et surtout prétendue.

Perfect d’Eddie Alcazar n’a pas encore de sortie française.

Paillettes, linge sale et réalité augmentée : 3 spectacles pour égayer le mois de septembre

La rentrée est passée, et la déprime qui l’accompagne est bel et bien là. L’envie de sortir pointe le bout de son nez, mais vous n’avez aucune inspiration ? Voici une sélection de trois spectacles sympa, à voir dès à présent !

Timothé Poissonnet Dans le Bocal

Dès le début du show, Timothé Poissonnet ne fait rien comme les autres humoristes. Après une entrée sur scène non conventionnelle, le comédien déroule son plan de spectacle sur paperboard, et emmène les spectateurs dans son monde complètement dingue. Il dit pratiquer un « humour séquentiel », soit un style bien à lui qui consiste à zapper de vanne en vanne, comme on le ferait devant son téléviseur. Pendant un spectacle d’une heure, le comique aborde de nombreux sujets allant de l’origine de l’homme jusqu’à l’écologie. Le tout, avec une énergie folle : des danses endiablées, des personnages totalement barges et même un feu d’artifice de paillettes rythment ce show hors du commun. Et ça paye : dans la salle, les rires fusent de tous les côtés.

Timothé Poissonnet est en tournée dans toute la France. Il sera notamment le 6 octobre à Cannes, les 2 et 3 novembre à Versailles, ou encore du 6 au 10 novembre à Nantes. Retrouvez toutes ses dates de tournée sur BilletRéduc.

Les Décaféinés lancent une machine

Avis à tous les fans d’humour absurde, Les Décaféinés sont le duo à voir absolument à la rentrée ! Leur nouveau spectacle Les Décaféinés lancent une machine se passe tout naturellement dans une laverie, où les deux amis Rémi et Clément aiment se retrouver pour laver leur linge sale, dans tous les sens du terme. Le duo échange sur des problématiques de la vie quotidienne, mais aussi sur des sujets plus engagés, comme les migrants. Les comédiens n’hésitent pas à se ridiculiser grâce à une ribambelle de costumes. Leur marque de fabrique, à savoir leurs chansons aux musiques niaises, mais aux paroles trash, ne cesse d’amuser le public durant tout le spectacle. En un mot : à voir sans modération.

Les Décaféinés lancent une machine, tous les mardis à 21h15 au Point Virgule, 7 Rue Sainte Croix de la Bretonnerie, 75004 Paris. Réservez vos places sur BilletRéduc.

ToizéMoi dans Parents Modèles

Camille et Simon font tout pour être des parents au top. Ensemble, ils concilient boulot, enfants, et projets de vie. Dans cette pièce originale, les deux acteurs Alain Chapuis et Marie Blanche arrivent à créer un spectacle à 15 personnages ! Tout d’abord en se changeant et en interprétant différents rôles, mais aussi grâce à un système ingénieux de réalité augmentée. Trois écrans représentant la verrière de leur cuisine sont placés au centre de la scène. Ils permettent aux acteurs d’interagir avec d’autres personnages projetés en même temps qu’ils jouent. Ce procédé donne un rythme intéressant à la pièce. Pour l’originalité de la mise en scène, et pour sa thématique universelle, c’est la comédie idéale à voir en famille.

Parents Modèles, du mardi au samedi à 20h45 à la Comédie Caumartin, 25 rue Caumartin, 75009 Paris. Représentations en matinée le samedi à 17h. Réservez vos places sur BilletRéduc.

Chilla adoucit notre rentrée avec son « 1er jour d’école »

Avec un titre surprise sorti ce 14 septembre, Chilla fait sa rentrée en adoucissant la nôtre. 

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« 1er jour d’école » est disponible ici.

Depuis la sortie de son EP Karma en novembre 2017 et, plus récemment, de la bombe « #Balancetonporc », dont le clip débutait avec les captures d’écran de commentaires abjects que la jeune femme recevait, la voix de Chilla s’était faite plutôt discrète. Heureusement pour son public, la sortie de « 1er jour d’école » vient rompre ce silence et annonce, peut-être, de nouveaux projets à venir – d’autant plus qu’elle annonçait récemment chercher des figurants pour un clip.

Souvent étiquetée trop simplement comme une « rappeuse féministe » ou une « femme qui fait du rap », Chilla est avant tout une musicienne accomplie. Pendant plus de dix ans, elle joue du violon avant de se tourner vers le hip-hop, à peine sortie de la majorité. Autrice, elle utilise le rap comme un exutoire avec ses coups de gueule politiques (à l’instar de sa « Lettre au Président ») et sociaux (avec « Sale Chienne » ou « Si j’étais un homme », entre autres).

À même pas 24 ans, celle qui s’est fait remarquer par des artistes, tels que Kery James, Lino, Jok’Air ou Bigflo & Oli, signe aujourd’hui un titre écrit en collaboration avec le rappeur Youssoupha. Portée par une boucle mélodique de guitare et un beat entraînant, Chilla continue de juxtaposer ses talents, avec des couplets rappés et un refrain chanté.

L’artiste se replonge dans ses souvenirs d’enfance (« Maman cherche les billets, Papa dans nos prières, mauvaise élève je suis dissipée, le frère lui veut briller ») et les « coup(s) de pression » inévitables des premiers jours d’école. Entre injonctions (« Ils me répètent faut grandir, trouver travail, fonder famille, penser avenir ») et manque de repères (« J’aimerais apprendre ce qu’on n’apprend pas à l’école, comment grandir si je ne comprends pas les codes »), elle fait état des difficultés d’un thème inépuisable : le passage à l’âge adulte.

Pas d’inquiétude Chilla, nous non plus on n’a pas encore tout compris du fonctionnement de la vie d’adulte, et ça fait du bien de nous montrer qu’on n’est pas seul·e·s.

Étrange Festival : Invasion, le thriller fantastique fou venu d’Iran

Un monde qui a basculé dans les ténèbres, une bande de sportifs dans un stade mystérieux, une enquête avec meurtre à élucider. Voici les bases du synopsis d’Invasion (Hojoom, en VO), nouveau long-métrage de Shahram Mokri. Le réalisateur de 40 ans prouve sa force contemporaine et sort du lot dans le paysage cinématographique iranien.

Depuis trois ans, l’enfer règne sur la Terre, séparée en deux côtés par une barrière. Alors qu’une partie semble survivre dans de bonnes conditions, l’autre partie vit dans le chaos, privée de soleil, et subit de plein fouet les répressions contre l’immigration illégale. Des maladies surviennent dans cette horreur du quotidien et les autorités enquêtent sur ce phénomène alors que Saman, un homme atteint, vient d’être assassiné. Accusé du meurtre de son ami, Ali va alors entreprendre avec ses coéquipiers gymnastes une reconstitution pour les policiers en charge de l’enquête. Commence alors pour le spectateur un cauchemar de doutes, d’incompréhensions et de remises en question.

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© Damned Distribution

Dans cette enquête policière qu’est Invasion, Shahram Mokri y utilise une nouvelle fois le procédé de l’unique plan-séquence. Cette mise en scène réussie est un véritable tour de force de la part du réalisateur. Plus qu’une prouesse technique, elle sert véritablement l’intrigue du film et permet davantage de déstabiliser le spectateur qui doit déjouer les faux-semblants pour comprendre l’histoire à mesure que les personnages et les points de vue s’inversent, donnant l’impression d’être coincé·e dans une boucle temporelle post-apocalyptique.

Cette sensation est amplifiée par la brume incessante dans laquelle sont plongés les personnages, représentation de la pollution ambiante dans ce nouveau monde ténébreux. On ressent alors un certain étouffement à mesure que la caméra tournoie autour de ses personnages et on comprend surtout que cette brume sans fin continue de brouiller les pistes sur les véritables motivations des protagonistes. Shahram Mokri réussit à traiter dans ce thriller futuriste de la crise migratoire, des inégalités sociales et de genre, de rassemblements sectaires mais aussi d’homosexualité, sujets pourtant difficiles à évoquer en Iran.

Tourné aussi en unique plan-séquence, son premier film Fish & Cat a été un véritable succès dans son pays et à l’international, récompensé par le Prix spécial de l’innovation à la 70ème Mostra de Venise. En utilisant l’horreur, le thriller et le fantastique, le cinéaste iranien glisse en sous-texte une critique du système politique et de notre société actuelle dans ce slasher générationnel choquant et sanglant. Avec Invasion, présenté à la Berlinale cette année et en avant-première en France à l’Étrange Festival en sa présence, Shahram Mokri persévère dans sa lancée et assoit son statut de réalisateur de genre avant-gardiste et captivant en Iran.

Invasion de Shahram Mokri, le 31 octobre au cinéma.