Le clitoris, grand oublié d’un rapport sexuel à sens unique (2/3)

Le problème classique de l’absence de connaissance du clitoris cache, plus insidieusement, un cruel manque d’intérêt pour le désir de la femme. Une construction sociétale de longue date aux conséquences ravageuses et durables, que le compte Instagram @tasjoui essaie aujourd’hui de renverser.

Le clitoris, cet éternel oublié

Depuis toujours, plane autour du clitoris un obscurantisme soigneusement entretenu par les lobbies religieux, qui considèrent le plaisir féminin subsidiaire aux rapports sexuels, ces derniers étant essentiellement destinés à la reproduction.

Or dans ce contexte, rappelons-le, n’est nécessaire que l’éjaculation masculine, donc la pénétration et, de facto, le plaisir masculin, même si ce dernier connaît d’autres formes. En découle une vision hétéro phallocentrée du sexe, où la pénétration se voit sacralisée au détriment des préliminaires (et au passage, du clitoris).

Heureusement pour l’homme, l’acte de reproduction lui apporte ainsi satisfaction. Mais lorsque Dieu créa la femme, il oublia vraisemblablement l’égalité des chances. De ce postulat découle l’acquis suivant, erroné mais répandu : le rapport sexuel se clôture avec l’éjaculation masculine. Si madame n’a pas pris de plaisir, c’est dommage pour elle, mais c’est tant pis. Et puis de toute façon, le plaisir est un péché.

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Nymphomaniac (© Les Films du Losange)

Si les croyances sont anciennes, le problème, lui, demeure terriblement actuel. La doctrine de ces groupes religieux ayant longtemps été très influente, le clitoris, symbole du plaisir féminin, a progressivement été radié de l’éducation et, en conséquence, effacé de l’inconscient collectif. On notera que son souvenir reste pourtant bien précis lorsqu’il est jugé incommodant, cf. la pratique répandue de l’excision.

Un temps organe diabolisé, le clitoris est devenu un organe oublié. La preuve ? Les innombrables travaux à la recherche du mystérieux point G, aussi fascinant – car soi-disant épicentre du plaisir féminin – qu’il demeure introuvable. Et pour cause : selon les scientifiques actuels, le point G ne serait autre que… la partie interne du clitoris. Décidément, il est coriace.

Malgré des initiatives destinées à faire connaître le clitoris auprès du grand public [comme sa représentation en 3D, en 2016], elles sont encore trop récentes pour espérer rattraper un retard devenu considérable. Rappelons que le premier manuel scolaire présentant un schéma anatomique correct du clitoris a été édité en… 2017.

Conséquences ? Vingt ans après la découverte officielle de l’organe [en 1998, grâce au Dr. Helen O’Connell, à qui l’on doit sa première description anatomique exacte, sur la base des travaux de Georg Ludwig Kobelt datant du 19ème siècle, ndlr], il demeure largement méconnu. Nombre d’hommes et de femmes continuent de tout ignorer du clitoris aujourd’hui : son existence, sa forme, sa localisation, sa fonction, sa manipulation. Selon un rapport publié en 2016, un quart des filles de 15 ans ne savent même pas qu’elles en ont un.

Problématique, me direz-vous, quand la jouissance féminine dépend principalement de cet organe… Le seul, d’ailleurs, dédié entièrement au plaisir, car porteur d’environ 8.000 terminaisons nerveuses. Rien que ça !

Les femmes, ces insatiables romantiques

Confortablement installée dans le schéma patriarcal, et le flou général, la société s’est progressivement complu dans l’idée que les femmes, finalement, n’accordent que peu d’importance à leur plaisir. Ce dernier, en effet, serait déjà satisfait par le simple fait d’en donner. Mais spoiler alert : la branlette de monsieur ne fait jouir que lui.

Un dévouement – pour ne pas dire dévotion – qui s’inscrit dans la « romantisation » de la vision féminine du sexe, appréhendée comme cérébrale plutôt que physique. Elle pourrait se résumer comme telle : « le niveau de plaisir que ressent une femme au cours d’un rapport serait proportionnel aux sentiments qu’elle éprouve pour son amant ». Comprendre : plus la femme est attachée, plus elle a de chances d’atteindre l’orgasme.

Car c’est bien connu : une femme a besoin d’attention et de gestes tendres de la part de l’homme – dont elle écrit le nom avec des cœurs dans son journal intime chaque soir – pour espérer ressentir du plaisir à l’occasion d’un acte pourtant primaire.

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Résumons. L’élément déclencheur physique du plaisir féminin (mais si, le fameux point G) est introuvable et dépend de l’anatomie de chacune. Bien. L’élément déclencheur psychique du plaisir féminin (alias les émotions) est complexe et dépend également du ressenti de chacune. Très bien. Mais ça fait quand même beaucoup de mystères, de recoins et de subjectivité… Et en définitive, beaucoup d’excuses, non ?

Après la frustration, le questionnement

Sous prétexte de la complexité de l’anatomie féminine, nous avons progressivement abandonné l’idée de la comprendre : les femmes n’auraient jamais autant d’orgasmes que leurs partenaires masculins, telle serait la fatalité.

Doucement, ce statu quo devint le terreau fertile d’un rapport sexuel à sens unique. Pendant que l’homme, insouciant, prend du plaisir, la femme, elle, en manque. Une inégalité bien réelle qui porte même un nom : l’orgasm gap. Selon une étude de 2017, le rapport sexuel se terminerait par un orgasme pour 95% des hommes hétérosexuels, contre 65% des femmes hétérosexuelles.

Derrière cet écart important, une cause simpliste : le délaissement du clitoris. Trop peu – voire pas du tout – stimulé au cours des préliminaires, il est souvent complètement oublié pendant la pénétration. Dora Moutot, créatrice de @tasjoui, illustre cette idée :

« Certains estiment que c’est normal de ne pas toucher le clitoris et de se contenter d’une pénétration. Or, pour imager, c’est comme si on délaissait le pénis de notre partenaire et qu’on ne lui touchait que les couilles, en attendant qu’il jouisse. Il ne se passerait pas grand-chose ! »

Le raisonnement se vérifie. Selon la même étude, 86% des femmes homosexuelles connaîtraient l’orgasme au cours de leurs rapports, où le clitoris est forcément davantage pris en considération en l’absence de pénétration phallique.

Au détour de témoignages présents sur le compte Instagram, on découvre d’ailleurs que certaines femmes hétérosexuelles frustrées en seraient arrivées à se questionner sur leur attirance pour les hommes. En plein doute sur leur sexualité, elles seraient allées rechercher l’orgasme ailleurs – dans les draps d’autres femmes – où elles auraient trouvé, pour beaucoup, un plaisir jusqu’alors inconnu.

Au-delà de l’incompréhension et des questionnements, la frustration donne surtout l’impression à la femme de n’être que le « réceptacle » du plaisir de son partenaire. Un plaisir dont elle est trop souvent exclue.

Après la culpabilisation, les complexes

L’inégalité se complaît tellement dans le rapport que certains hommes refusent catégoriquement l’idée que leur plaisir ne soit pas toujours satisfait à hauteur de leur envie, ou surtout, à hauteur du plaisir qu’a ressenti leur partenaire [à l’image de cette scène de Sex and The City décrite au tout début de ce dossier].

Comme le prouvent certains témoignages, il arriverait à certains garçons d’invoquer un « mal physique » en cas de non éjaculation, qui serait dû à la congestion temporaire de leurs testicules. Un phénomène connu sous le nom d’hypertension épididymale.

Alors que le problème du garçon en question pourrait être réglé rapidement – de sa propre initiative – il préfère souvent essayer de faire culpabiliser sa partenaire et lui reprocher son égoïsme, dans le cas où elle serait trop fatiguée pour continuer ou n’aurait simplement pas envie d’aller plus loin.

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Si le sexe ne peut être toujours égalitaire à 100%, puisque qu’il implique deux personnes humaines à la libido variable, la pratique de culpabilisation reflète la difficulté pour certains hommes d’accepter que le rapport puisse être déséquilibré à leurs dépends. Comprendre, qu’ils n’aient pas ressenti autant de plaisir que leur partenaire.

La situation inverse en revanche – pourtant beaucoup plus répandue – semble moins dérangeante. La preuve ? Les témoignages de femmes dont les partenaires refuseraient de leur faire des cunnilingus. Les exemples où le refus est motivé par des « considérations hygiéniques », puis suivi d’une demande de fellation, se passent de commentaires. Mauvaise foi, quand tu nous tiens.

Qu’on soit bien d’accord : la base même du sexe est le consentement. Un homme peut tout à fait de ne pas vouloir faire de cunnilingus, tout comme une femme peut refuser de faire une fellation. Chacun est libre de ses actes. Là où le refus devient problématique, c’est lorsqu’il s’accompagne de remarques déplacées sur le corps de sa partenaire, qui peuvent l’amener à douter de son droit au plaisir.

En plus d’être irrespectueux, commenter négativement l’anatomie féminine, c’est oublier qu’en l’absence de représentations variées et réalistes de leur sexe, les filles doivent souvent se contenter en grandissant de l’image biaisée véhiculée par le porno. L’appareil génital est souvent source de questionnements, voire de complexes, dès le plus jeune âge : lors d’une première visite chez le gynéco, il est presque devenu d’usage de demander à être rassurée sur la normalité de son sexe.

Or dans ce contexte, difficile de balayer d’un revers de main les commentaires masculins sur l’aspect ou les réactions de son corps, surtout quand l’acceptation de ce dernier est si fragile. Les mots, même simplement maladroits, peuvent avoir un impact profond et durable. On assiste finalement à un renversement de la charge de la culpabilité très insidieux, et ce qui se voulait souvent une simple discussion prend des allures d’humiliation.

Si les propos ont le malheur de résonner avec les doutes de certaines femmes, ces dernières peuvent s’enfermer dans la terrible – et solitaire – spirale des complexes. Persuadées ne pas mériter de plaisir, elles finissent par taire ce dernier. Ou, de peur d’être également qualifiées de frigides, le simulent. La boucle est bouclée.

Au milieu de l’incompréhension et de la frustration générale, on cherche un coupable plutôt qu’un allié et on hiérarchise les plaisirs. En bref : on anesthésie les promesses de joie qu’apporte pourtant le sexe. Et c’est un bien triste bilan. Mais heureusement pour nous, le clitoris – toujours bien en place -, ne compte plus se faire oublier. Une bonne occasion de rattraper aujourd’hui les erreurs du passé.

L’organe retrouvé ?

Hommes comme femmes, nous devons prendre conscience qu’au-delà de l’intimité, le déséquilibre des rapports sexuels prend racine dans la faiblesse – pour ne pas dire l’absence – de l’éducation sexuelle. Or pour éradiquer définitivement et durablement ce problème sociétal, le plaisir doit prendre le chemin de l’école et y trouver une place sur ses bancs. Ainsi, la journaliste Dora Moutot en est aujourd’hui persuadée : l’avenir de @tasjoui est dans la rue.

« Pour être pris au sérieux par le gouvernement et espérer une réelle prise de conscience, il faut que le problème soit visible. On a beau gueuler, 100.000 personnes, ça reste vague tant qu’on les voit pas. Or s’ils clamaient la même chose dans la rue, ça aurait une toute autre allure. »

Alors pour une démocratisation des orgasmes, c’est dehors, par ici et surtout dans votre lit.

À suivre -> Tu ne m’as pas fait jouir, il se passe quoi ensuite ? (3/3)

« T’as joui ? », la libération de l’orgasme féminin sur Instagram (1/3)

Inauguré il y a trois semaines, le projet @tasjoui braque le projecteur sur le grand laissé-pour-compte de l’acte sexuel hétéro : le plaisir féminin. En libérant une parole trop longtemps étouffée sous les draps, le compte Instagram instaure un dialogue nécessaire à l’abolition des « monologues du clitoris ».

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Newness (© Lost City/Netflix)

Dans le premier épisode de la série Sex and The City, diffusé en 1998, Carrie Bradshaw croise un ancien amant dans un restaurant. Par esprit de vengeance, ce dernier ayant visiblement profité de ses sentiments par le passé, elle flirte ouvertement avec lui et lui donne rendez-vous l’après-midi même.

Dans la scène suivante – caméra plongée sur un lit – nous retrouvons le duo en plein préliminaires. L’homme est en train de faire un cunnilingus à notre héroïne, qui s’extasie jusqu’à atteindre l’orgasme. Il sort alors la tête de sous les draps et lance un « À mon tour ! » impatient. Carrie, à peine désolée, dit qu’elle doit retourner travailler. « Tu rigoles ? T’es vraiment sérieuse là ? », lui assène son partenaire. Elle acquiesce et se rhabille sous les yeux de son amant contrarié.

La voix off trahit la satisfaction de la jeune femme :

« Je l’ai enfin fait. J’ai baisé comme un homme ».

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© Sylvie Tittel

Au bout du fil, Dora Moutot s’excuse : « Mon téléphone n’arrête pas de vibrer… Je n’avais jamais connu de buzz médiatique, c’est vraiment fou ! ». Et quel buzz médiatique, en effet. Le 16 août dernier, depuis le fond de son lit, la journaliste inaugurait le compte Instagram @tasjoui – un espace décomplexé de déconstruction des « mythes et légendes associés à la sexualité féminine » où l’orgasme féminin est réalisable et où l’éjaculation masculine ne s’impose plus comme le grand final du rapport sexuel.

Un mois seulement après son lancement, la plateforme recense aujourd’hui près de 130.000 abonnés et de nombreux témoignages, vidéos ou illustrations aussi intimes que nécessaires sur la difficulté des femmes à atteindre l’orgasme. Un succès colossal, qui prouve que le plaisir féminin – à travers la connaissance et la considération du clitoris – était visiblement le dernier bastion de résistance à la déferlante #MeToo.

Derrière cette initiative ? Les mots de trop. Ceux d’un homme, persuadé – comme beaucoup – que « si les femmes, davantage cérébrales, jouissent moins que les hommes, c’est parce qu’elles ont besoin de sentiments pour y arriver ». Excédée par cette vision sexiste, la journaliste porte son coup de gueule sur Instagram et y dénonce, au-delà d’une énième « romantisation » du plaisir féminin, un cruel manque de connaissance et surtout d’intérêt pour ce dernier.

Les paroles de Dora Moutot résonnent avec sa communauté virtuelle, dont les membres affluent alors vers sa messagerie – devenue un temps exutoire – pour y relater leurs expériences personnelles intimes, souvent douloureuses. Dans les récits de ces femmes, la prédominance des protagonistes tels que l’absence de plaisir, puis de désir, les doutes et les complexes, souligne surtout l’absence d’un héros pourtant crucial : le clitoris. La boîte de Pandore ne s’est plus jamais refermée depuis.

Comprenant rapidement que la problématique est généralisée, et bien décidée à démontrer que l’orgasme féminin – contrairement aux croyances populaires – n’est pas une question de sentimentalisme mais bien d’anatomie, la journaliste rassemble les témoignages de ses abonné·e·s. Avec leur consentement, elle les poste anonymement sur un compte Instagram dédié : @tasjoui est né. Quitte à poursuivre la révolution sexuelle au 21ème siècle, pourquoi pas sur les réseaux sociaux ?

La suite ? Un véritable raz-de-marée. Contactée depuis par des boîtes de production, diverses maisons d’édition et associations, la jeune femme enchaîne les médias afin de démocratiser le plaisir féminin au-delà de la chambre à coucher. Car au pays de la sexualité libérée, le problème est souvent derrière les portes closes.

« Il faut que le message dépasse les frontières progressistes et féministes du milieu dans lequel j’évolue. Quand on regarde les statistiques de @tasjoui, on remarque que 65% des abonnés sont parisiens. Or le problème est partout, surtout dans les foyers éloignés de cette information. Il faut donc qu’elle résonne le plus loin possible. »

À travers ses témoignages nécessaires, le compte Instagram met enfin les mots sur un « malaise silencieux » qui, après avoir trop longtemps grondé en sourdine, est aujourd’hui bien décidé à se faire entendre. @tasjoui persiste et signe : le silence, c’était hier.

À suivre -> Le clitoris, grand oublié d’un rapport sexuel à sens unique (2/3)